fleury-la-montagne
Café-philo

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La bonne foi est-elle une excuse ?

Considérons ensemble ces deux phrases : « J’ai été dopé à l’insu de mon plein gré », et : « Excusez-les car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Mal se conduire sans le savoir, faire du mal sans le savoir : dans les deux cas, ne pas savoir semble être une excuse. Qu'y aurait-il à excuser en faveur de quelqu'un qui ferait du mal sans le savoir ? L’excuse consiste-t-elle à ignorer son ignorance ?

Nous avons une certaine expérience de la bonne foi et de la mauvaise :  je proteste de ma bonne foi si je me sens accusé à tort - ou si je tiens à le faire croire... Je juge alors, ou j’affirme, plus ou moins implicitement, que c’est mon interlocuteur qui est de mauvaise foi. Dans les contrats de droit privé, la bonne foi est exigée depuis peu dès la négociation, et donc dès avant les commencements d’exécution. Et lorsqu’une administration admet la bonne foi d’un particulier, cela signifie qu’elle lui concède le bénéfice d’une erreur ou d’une ignorance mineures. Mais si elle découvre des manœuvres de dissimulation, la mauvaise foi sera établie et la pénalité aggravée.

Ceci décèle une fausse symétrie : la bonne foi ne pourrait être une excuse que si la mauvaise foi ne pouvait en être une. Il arrive pourtant que ce soit de mauvaise foi que telle personne proteste de sa bonne foi. Mais comment savoir ? S’il n’y a pas de critère objectif et universel de la distinction entre bonne foi et mauvaise foi, c’est que c'est la foi même qui est en question ici, c'est-à-dire la confiance. Les phrases déclaratives ordinaires, telles que « le bus pour Strasbourg part à 5h30 », ou « je me sens un peu malade », sont surplombées par l'idée qu'elles sont vraies, par la confiance en leur vérité. Ce surplomb, en revanche, est absent lorsqu'il s'agit de fiction (contes, romans). La foi suppose la pré-compréhension du genre de parole ou de discours en œuvre (information, invention, plaisanterie, ironie...), mais aussi l’évaluation de la fiabilité de l’auteur des paroles ou des écrits. La foi est une relation entre émetteur(s) et récepteur(s). La disposition ordinaire du récepteur est ou la croyance ou l’incrédulité ; elle est corrélative de ce qu’il suppose de la part de l’émetteur : bonne foi ou mauvaise foi.

Ceux qui ne savent pas ce qu’ils font sont de mauvaise foi par omission ou par paresse (« je ne me suis pas posé de questions »). C’est donc toujours un peu de mauvaise foi que l’on est de bonne foi. En effet, être de bonne foi, c’est croire à et en soi-même, croire en sa vue et en son ouïe, etc. Or même cela est souvent source d’inexactitude ou d’erreur (que l’on pense à l’ordinaire divergence des « témoignages »). Ne pas s’en rendre compte ou ne pas en tenir compte, c’est déjà un premier degré de mauvaise foi. La disposition à croire sans réserve ce que l’on a perçu passe pour la bonne foi, alors qu’elle est plutôt la source discrète de la mauvaise foi. De même que l’on dit « parole contre parole », on devrait dire aussi « foi contre foi ». La mauvaise contre la bonne, la vôtre contre la mienne (ou inversement).

D'ailleurs la bonne foi supposerait qu'on coïncide avec soi même, ce qui est presque exceptionnel. En effet la vie sociale nous amène à jouer différents rôles. Celui qui est par exemple mécanicien, ou restaurateur, ou dentiste, a pourtant conscience d’être aussi autre chose, mais qui n’est pas deviné ou  pris en considération par ses clients ou ses patients. Ainsi, en étant pour les autres ce que nous avons à être, nous ne sommes pas tout ce que nous sommes aussi (parent, amateur d'art, membre d'une équipe de basket, par exemple). Il nous est impossible d’être vraiment ce que nous sommes. C’est une inextricable situation de mauvaise foi que Jean-Paul Sartre a décrite à propos d'un garçon de café. Nous sommes à la fois ce que nous ne sommes pas et ne sommes pas ce que nous sommes, et en ce sens nous existons nécessairement sur le mode de la mauvaise foi.

Qu’est-ce maintenant qu’une excuse ? Remarquons d’abord qu’il n’est jamais nécessaire qu’elle soit véridique pour réussir. Il suffit que son destinataire l’accepte. Excuser quelqu'un, c’est seulement tenir pour acceptables les raisons qu’il donne d’un manquement à ses obligations, sans exiger de lui de réparation ou de compensation. Très souvent, une excuse doit s’expliquer par une ignorance : « je ne savais pas ». La question grave est alors celle-ci : ne devait-on pas savoir, n’avait-on pas l’obligation de savoir ? Si la réponse, ici, est affirmative, aucune excuse ne peut invoquer la bonne foi. Au « Je ne savais pas », on peut rétorquer : « vous n’aviez qu’à savoir. » Quiconque proteste de sa bonne foi en guise d’excuse réclame de sa victime qu’elle renonce à son droit et prenne à son compte (souvent à ses dépens) les inconvénients ou les dommages causés par le manquement. La personne « de bonne foi » peut-elle ignorer ce qu’elle transfère ainsi à l’autre partie ? On voit ici comment la bonne foi et la mauvaise foi sont entrelacées. Il est en grande partie de mauvaise foi que de prétendre faire accepter sa bonne foi comme excuse !

 

                                                                                                       Philippe et Françoise Le Roux

 

 

Prochain café-philo le jeudi 30 mai à 20 h. Thème : faut-il avoir peur de l’intelligence artificielle ?

Ce café-philo sera co-animé par Dominique Maniez, enseignant d’informatique à l’université Lyon 2.