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Café-philo

Qu’est-ce qu’une question ? (café-philo du 26 septembre 2019)

 

Avant de chercher à répondre à cette question, il est possible de distinguer les questions de fait (par exemple : qui a gagné le tour de France en 1975 ?) et les questions de droit, ou de principe (qu'est-ce que le beau ?, par exemple). Les premières ont une réponse déjà constituée, que l'on connaît ou non, les deuxièmes n'ont pas une réponse toute faite. On peut les considérer comme des problèmes. 

Y a-t-il autre chose qui distingue suffisamment question de problème ? La « question juive » était surtout, au XIXe siècle, celle de l’émancipation politique des Juifs (tant en France qu’en Allemagne) ; le « problème juif » devient claire­ment tout d’abord, sous le régime nazi, celui de l’expulsion des Juifs du domaine d’influence allemand, puis celui de l’anéantissement des Juifs en Europe. Ici, de question à problème se fait jour une différence éclairante. Une ques­tion est plus ou moins indéterminée ; elle demande une réponse qui demeure discutable (sauf pour les questions de fait). Un problème est posé dans des conditions explicites, et attend non une réponse, mais une solution. C’est ainsi qu’au problème juif succède la solution finale.

Par contraste, une question (non un problème) est fondamentalement un acte de langage, celui d’un locuteur, individuel ou collec­tif, qui s’adresse à quelqu'un d’autre, individu ou collectif. La variété des questions possibles est sans doute indé­nombrable. Remarquons qu’une question n’est ni vraie ni fausse, ce qui n’est pas le cas d’une réponse. Mais une esquisse de typologie est possible. Quelqu'un demande une information ; sollicite une appréciation ; recherche une action ; met en garde ; cherche à vérifier ou constituer une croyance commune, etc.

De plus, une question peut ne pas avoir la forme grammaticale de l'interrogation. On a parlé plus haut de « la question juive », on parle de la question balte, ou de la question des pesticides. En quoi s'agit-il bien de questions ? Considérons les cas de phrases déclaratives comme « Napoléon est mort à Sainte Hélène ». Elle enveloppe des questions présupposées : « Na­poléon, qui est-ce ? », « Sainte Hélène, où est-ce ? » C'est le cas ordinaire de toute déclaration. La plupart des assertions sont ainsi des réponses inaperçues à des questions implicites. Ceci fait apparaître qu'il s'agit de sortir d'une ignorance, d'une incertitude ou d'une indécision, quoique certaines questions soient feintes, notamment celles d'un professeur ou d'un examinateur à des élèves.

Une question produit entre questionneur et questionné une relation d'interlocution, c'est-à-dire simultanément une micro-société où s'instaure de façon sous-jacente mais sensible une relation de confiance. C'est donc déjà de politique qu'il s'agit dans les va-et-vient des questions-réponses. Ceci se vérifie de diverses façons.

   Deux d'entre elles sont particulièrement remarquables, d’une part les réponses affirmées au nom de certaines autorités, d’autre part celles qui résultent d'un vote. La Somme théologique (1266-1273) de Thomas d'Aquin use généralement d'arguments d'autorité, en arguant des Écritures ou de divers apôtres ou de « docteurs de l'Église ». Par exemple, dans la Question 92 de la 1e partie de cette Somme, question intitulée « De la production de la femme », c'est sur la référence au texte de la Genèse (« Car il est dit dans la Genèse... ») que repose la réponse à cette question de la production de la femme

Les réponses résultant d’un vote portent le plus souvent sur des décisions engageant à accomplir ou non cer­taines actions. Par exemple, la question posée lors du référendum sur le « Brexit » (23 juin 2016) fut : « Should the United King­dom remain a member of the European Union or leave the European Union? » (« Le Royaume-Uni devrait-il rester membre de l’Union Européenne ou quitter l’Union Européenne ? » À cette question de forme disjonctive (« ou bien... ou bien »), une seule des deux réponses possibles est pertinente.

Autorité et vote sont deux types de relations politiques, plus ou moins perceptibles mais indéniables. Certaines  questions sont donc, à leur façon, des actes politiques.

Reste à rechercher d’où proviennent les questions. Sans doute peut-on distinguer au moins deux sortes d’intérêts qui provoquent des questions. Chaque artisan connaît fort bien la matière sur laquelle il œuvre (le bois, la terre, ou les tissus, ou la mer, ou les moteurs, etc.) Cependant, presque     aucun d’eux, probablement, ne se demande ce que sont la matière, l’origine des choses, la force, s’il existe des dieux... Dans les domaines familiers, on ne rencontre que des questions auxquelles conviennent, le plus souvent, des réponses de fait, même si l’on n'a pas encore ces réponses. Mais l’étonnement, lui, ne fait pas qu’attendre de nouvelles réponses : il conduit à de nouvelles questions. Une question d’un autre niveau serait non pas : « comment améliorer ce moteur à essence ? » mais plutôt : « qu’est-ce qu’un moteur ? » On peut en avoir un sous les yeux et être incapable d’en énoncer une définition satisfaisante. Les questions de ce niveau semblent provenir d’un étonnement radical que n’effacent pas des réponses toutes faites et déjà disponibles. Ni ce qu’on appelle la nature, ni l’univers, ni les institutions, ni les mœurs, rien ne va de soi devant cet étonnement insondable. Ainsi se forme une attitude de questionnement qui n’excepte et n’épargne rien : pour quelqu'un qui vit sur ce mode, les états de choses ne vont pas de soi, les lois, les croyances non plus, les manières séculaires non plus (le « on a toujours fait comme ça » est l’exact obstacle et l’objection bornée à cet étonnement questionnant). Une question peut manifester un doute, et il peut être salubre de ne pas récuser tous les doutes.

Ainsi, une question de cette sorte est moins la formulation d’une ignorance que celle du « rien ne va de soi », toujours intempestif. C’est pourquoi le type de question « qu’est-ce que... ? » est l’archétype de toute question. Il se trouve, chez bien des enfants, une époque de questionnements de ce genre. Parfois, l’impatience des adultes met l’étouffoir sur cet éveil au questionnement (« tu nous ennuies avec tes questions »). Pauvres enfants... 

 

                                                                                                      Philippe et Françoise Le Roux

 

 

Prochain café-philo le jeudi 31 octobre à 20 h, sur le thème Le « vivre ensemble » est-il préférable au « chacun pour soi » ?