Café-philo du 28 mars 2019. Vaut-il mieux éduquer qu’instruire ?


CR du café-philo du 28/03/2019

Vaut-il mieux éduquer qu’instruire ?

 

Cette question porte sur la priorité ou la prévalence d'une pratique, éduquer, par rapport à une autre, instruire. Au cas où on ne pourrait mettre en œuvre les deux, que vaut-il mieux faire ? Et si les deux sont possibles, à la­quelle accorder la priorité ? Pour peser les hypothèses, il faut comparer en pensée les situations extrêmes que seraient une éducation sans instruction, une instruction sans éduca­tion.

L’éducation se dit et s’écrit le plus souvent au singulier, comme si elle était commune à un corps social implici­tement supposé unanime ou, au moins, dépourvu de graves rivalités. Il serait surpre­nant de rencontrer la men­tion, au pluriel, des éducations, ou d’éducations. Ce singulier est-il la confirmation de l’uniformité de l’éducation ? N'est-il pas plutôt le déni de la multitude d’éducations dif­férenciées ?

En vue de quoi éduque-t-on ? Une représentation assez répandue suppose un idéal de l’être hu­main accom­pli : l’éducation tendrait à développer en chacune et en chacun toutes ses capacités de s’appro­cher de cet idéal. Cependant, un tel idéal est loin d’être commun à toutes les sociétés, à toutes les époques, à toutes les classes sociales. Et dans une même société, les familles ne transmettent pas les mêmes manières de parler, de s'habiller et, plus généralement de se comporter. Surtout, ce à quoi tend réellement une éducation, c’est à assimiler et inté­grer à un certain groupe social ceux que l’on éduque. Il faut faire en sorte qu’ils soient comme nous pour méri­ter d’être des nôtres. Cela va jusqu’au détail des habitudes langagières, des usages de la civilité, des cou­tumes ali­mentaires, de l’incorporation du calendrier commun au groupe, des façons de se vêtir selon les cir­constances ou les occupations du jour, de la conduite par rapport aux croyances et aux cultes en usage. Éduquer, c’est façonner un entre-soi qui devienne habitude, et qui distingue une certaine éducation de toutes les autres. Ainsi, tous ne sont-ils pas conviés à la même éducation ; en Europe, l'éducation des filles, par exemple, a longtemps été distincte de celle des garçons. En 1687, l’abbé de Fénelon publiait une Éducation des filles. S’il ne veut pas la laisser « à la coutume et aux caprices des mères », il recommande aussi de les tenir à l’écart des choses de l’État, des choses sacrées, des connais­sances étendues en jurisprudence, philosophie, etc.

D'ailleurs tous les jeunes d’une classe d’âge ne fréquentent pas les mêmes établissements d’enseignement, les­quels ne se contentent pas d'instruire mais aussi éduquent.  Les principes dominants de certains établissements peuvent être religieux ; pour d’autres, il s’y agira de former des « lea­ders » du monde des affaires et/ou de la poli­tique ; pour d’autres encore, de favoriser les alliances matrimo­niales qui sauvegarderont les lignées et les patri­moines... Souvent, ces divers intérêts convergent, si bien que les classes sociales qui ne sont pas concernées par ces intérêts ne songent même pas à fréquenter de tels établissements – qui seraient de toute façon hors de por­tée de leurs moyens... Éduquer, c’est transmettre un capital culturel et social  (Bourdieu). Il peut être mince et presque imperceptible chez les uns, riche et varié chez d’autres. Là où il est normal, souvent depuis des généra­tions, qu’il y ait des livres, des instruments de musique, des tableaux originaux (non pas des reproductions), des conversations sur ces sujets, les enfants de ces milieux sont éduqués sans grand effort à une culture ouverte. Pour d’autres, c’est l’école qui les y conduit, et ils n'ont pas alors avec cette culture la même familiarité ni la même spontanéité. Les éducations s’avèrent des enclos de sociabilité, bien éloignés d’un idéal d’universalité. Elles révèlent plutôt et renforcent des extériorités so­ciales réciproques. Toutes par ailleurs ne sont pas considérées comme équivalentes : le « savoir vivre » de la classe dominante passe pour la « bonne éducation » et ceux qui ne s'y conforment pas sont considérés comme « mal éduqués » ou « mal élevés ».

Instruire, en revanche, c’est en appeler aux capacités communes et peut-être universelles d’apprendre et sur­tout de comprendre les savoirs. Par exemple, quiconque, au sein de n’importe quelle classe sociale, a saisi les possibilités conceptuelles d’une langue devient, par là-même, capable de comprendre le théorème de Pythagore, ou un autre. L’instruction tend à solliciter les ressources de l’intelligibilité générale procurée par le langage et la communication des langues (traductions) et non les ressources spéciales acquises au sein d’une éducation diffé­rentielle.

Tandis que l’éducation forme des unités sociales distinctes et inégales qui se mêlent peu les unes aux autres, l’instruction favorise l’accès commun aux biens universels et l’atténuation des préjugés (souvent inoculés par les éducations). Moins d’un siècle après Fénelon, l’ouvrage de J.-J. Rousseau, Émile, ou de l’éducation (1762) était condamné à être publique­ment lacéré et brûlé. Les raisons de cet Arrêt dérivent de l’accusation suivante : « [...] cet ouvrage ne paraît composé que dans la vue de ramener tout à la religion naturelle », c'est-à-dire à une reli­gion raisonnée af­franchie de « l’Écriture sainte », des miracles, de la révélation, de l’autorité de l’Église – prin­cipes impies qui soumettent la Religion à l’examen de la raison. De plus, ces principes tendraient « à donner un caractère faux et odieux à l’autorité souveraine [...] à affaiblir le respect et l’amour des peuples pour leurs Rois ». En bref, pour ceux qui condamnaient Émile, il ne fallait pas s’instruire rationnellement, mais se laisser éduquer par des autorités transmettant des croyances reçues sans droit d’examen, et s'en remettre aux groupes sociaux qui perpétuent ces croyances en conservant le contrôle des consciences et des mœurs.

Vaut-il mieux éduquer qu’instruire ? Si l’on privilégie la transmission de la conformité sociale, il vaut mieux édu­quer. Mais l’école, en instruisant, éduque moins sûrement que le milieu social. Si l’on préfère l’accord fondé sur des savoirs com­muns parce qu’ils sont justifiés, il vaut mieux ins­truire. Mais il reste à éduquer ceux qui ne se laissent pas ins­truire...

                                                                                          Philippe et Françoise Le Roux

 

 

Prochain café-philo le jeudi 25 avril à 20 h., sur le thème La bonne foi est-elle une excuse ?


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