Café-philo du 28 février 2019. l’humanité, est-ce la totalité des humains ?


Café-philo du 28 février 2019 : l’humanité, est-ce la totalité des humains ?

 

L’idée de la « totalité des humains » demande d’emblée a être précisée : cette totalité peut s'entendre en effet quantitativement, dans l’espace (tous les humains qui coexistent simultanément sur notre planète), ou dans le temps (tous les humains passés et futurs). L’historien Pierre Chaunu écrivait, en 1982 (La France. Histoire de la sensibilité des Français à la France) : « les Français ont sous leurs pieds le sol qui contient, proportionnellement aux vivants, le plus grand nombre de morts : 15 milliards de tombes pèsent plus lourd que 50 millions de vivants. » Et ce n'est rien par rapport à l'ensemble des continents ! Mais « la totalité des humains » peut aussi s'entendre qualitativement :  le tout de chaque être humain constitue-t-il l’humanité ?

Comment entendre ce qu’est l’humanité ? Tous les humains sont-ils égaux en humanité, ou faut-il considérer qu'ils le sont plus ou moins ? S'il y a des hommes plus humains que d'autres, y aurait-il alors des hommes inférieurs et des hommes supérieurs ? Un philosophe du XIXème siècle, Auguste Comte, ne craignait pas de  l'affirmer, restreignant l'humanité « à l’élite ou à l’avant garde de l’humanité, comprenant la majeure partie de la race blanche ou les nations européennes, en nous bornant même pour plus de précision [...] aux peuples de l’Europe occidentale. » (Cours de philosophie positive, 52e leçon, 1840). Un peu plus tard (1855), Arthur de Gobineau faisait paraître son Essai sur l'inégalité des races humaines contredisant l'égalité en droits de la Déclaration de 1789.

Suffit-il d’être né de deux humains pour être homme ? La seule appartenance à l’espèce vaut-elle déjà pleine humanité, sans autres conditions ? Autrement dit, l'humanité est-elle de nature biologique ? Ou demande-t-elle la socialisation ? Les « enfants sauvages », petits d’humains élevés, suppose-t-on ou prétend-on, par des animaux ou en leur seule compagnie, appartiennent-ils à l’humanité ? La tension entre une notion biologique et une notion socio-culturelle  de l’humanité incline la réponse tantôt vers un bord, tantôt vers l’autre.

Les humains considérés d'un point de vue seulement biologique sont dépourvus des déterminations qui les distinguent pourtant réellement, concrètement, les uns des autres ; on n’a donc aucune chance d’en trouver de tels ! Nous ne passons pas sans médiations de l'état d'individu de l'espèce à celui de membre de l'humanité ; nous ne le faisons qu'en acquérant de nombreuses déterminations, toutes plus ou moins particularisantes. Nous acquérons une langue particulière, des goûts alimentaires, des manières locales de nous rapporter aux autres, des savoir-faire, des connaissances, des mœurs distinctes, parfois une religion différente des autres religions, qui sont autant de médiations vers l'humanité. Mais il arrive que des hommes assimilent leurs particularismes avec l'humanité elle-même, considérant alors comme inhumaines les pratiques des autres. « Humanité » est donc une idée plutôt qu’un pur état de fait. Ce qui le confirme, c’est que l’imputation d’inhumanité ne peut convenir qu’à des humains, jamais à d’autres vivants, si cruels que puissent nous paraître leurs comportements. L’humanité n’est donc pas tant la collection concrète des humains que le jugement dont on les gratifie, selon divers degrés.

Si l'on revient à la signification temporelle de « la totalité des humains », il faut reconnaître que le futur de l'humanité nous est inconnu. Fukuyama pensait venue la « fin de l’histoire » (Francis Fukuyama, 1969, puis 1992), non pas « fin du monde » mais fin des changements violents qui font l’histoire, une fois établie une sorte de paisible démocratie mondiale de marché. Cela, ou [...] bel avenir de l'humanité (Yves Roucaute, 2018) augmentée par l'intelligence artificielle ? En quel sens, toutefois, et jusqu'où, des humains par naissance, mais « augmentés » par les robots, les modifications génétiques, le clonage, les bébés programmés, la créativité sans limites, les pratiques consistant à outrepasser sans cesse ce qui est donné ou établi, pourront-ils être jugés comme doués d’humanité ? 

Ce n’est donc pas selon des critères simplement actuellement observables que l’on peut répondre à la question. La réponse, inévitablement politique, rend manifeste la qualité politique de la question elle-même. Et si l’humanité allait se dépasser... ou être dépassée ?

 

                                               Philippe et Françoise Le Roux

 

 

 

Prochain café-philo le jeudi 28 mars à 20 h. Thème : Vaut-il mieux éduquer qu’instruire ?