Café-philo du 29 novembre 2018. Qu’est-ce, pour les autres, que notre corps ?

 

 

Notre corps, comme d'autres corps solides, peut être caractérisé par ses dimensions, son poids, sa cou­leur. C'est, de ce point de vue, une chose parmi les choses, spatiale, colorée, soumise à la pesanteur, et perceptible par les autres.

 

Quand on parle ici des autres, on pense immédiatement aux autres humains. Mais qu’est notre corps pour un requin, une tique, un crocodile, un moustique ? Aucun beau discours sur « la dignité humaine » n’arrête­rait une attaque d’un de ces animaux. Si notre corps, c’est nous-mêmes, pour nous et nos semblables (dont certains peuvent être nos ennemis mortels...), il n’a pas cette valeur pour nos éventuels prédateurs. En d’autres termes, notre corps peut être blessé ou détruit par d’autres qui « ne se mettent pas à notre place ». Mais il peut être humilié par d’autres qui pourraient, eux, se mettre à notre place. Mourir dévoré ou mourir torturé ? 

 

Deux obstacles cependant empêchent que « notre corps » soit univoquement perçu par nos semblables. L’un d’eux est physique, il est commun à notre corps et aux autres corps physiques. Il nous est impossible de percevoir simultanément par la vue les six faces d’un cube fait d’une matière opaque. Il nous faut faire pi­voter ce cube pour nous assurer de son volume. Si nous croyons avoir vu le cube, c’est inexact : nous avons projeté son idée dans notre perception. Le cube est une idée bien plus qu’une chose. De même notre corps. Notre corps est un objet, c'est-à-dire l'idée de ce corps, et pas simplement une chose. L’autre obstale est de nature morale, et variable selon les cultures : il concerne les interdits d’exposition de tout le corps, les règles de la pudeur et de la honte, les lois et les règles plus ou moins explicites au sujet du consentement à être vu, touché, photographié etc.

 

Dans notre société, ce que les autres perçoivent ordinairement de notre corps, ce ne sont que quelques parties découvertes, quelques fragments, même. Ils suffisent pourtant à ce que nous soyons suffisamment classés ou même reconnus. Les appréhensions banales, même entre inconnus aperçus dans une rue, com­prennent couramment des présomptions concernant le sexe, une classe d’âge, un état d’occupation (écolier, individu affairé, artisan au travail, livreur, promeneur...). Si, de plus, nous mimons ou jouons un rôle, la ques­tion initiale éclate en de multiples et imprévisibles directions. Une des conséquences majeures de ces consi­dérations est que la réponse naïve à la question, « notre corps, c’est nous, c’est-à-dire notre identité » de­vient fragile. Qu’est, pour les spectateurs, le corps d’une actrice ou d’un acteur ? Que devient ce corps si un malaise survient en scène ? Notre identité, attestée par notre corps, peut se déployer en d’innombrables rôles sociaux, ou se replier en singularité attestée par un ADN... L’homme public aux facettes scintillantes peut devenir un individu sans pareil, qu’il s’agit alors de soigner ou de garder à vue...

 

Par ailleurs « notre corps » n'est pas le même pour tous : différent pour les secouristes qui nous viennent en aide à la suite d'un accident et pour les curieux qui observent la scène.

 

Pour les autres, notre corps est-il nous-mêmes ou quelque autre chose que nous-mêmes ? À la morgue, il s’agit de confirmer ou d’infirmer une identité civile. Mais au-delà ce cette procédure, les affects envahissent les perceptions de notre corps par les autres. Notre corps devient alors un recueil de mémoire, un instantané qui condense, clôt et scelle des histoires de vies. En bref, pour ces autres avec qui nous faisons société, notre corps est moins une réalité qu’un motif d'histoires et de récits multiples plus ou moins intimes. Pour d'autres, c'est une simple réserve de greffons !

 

Sans doute notre corps est-il nous-même au plus haut degré dans les rapports amoureux. À quoi bon se faire aimer pour ce que l’on n’est pas ? À quoi bon être aimé pour tel ou tel « morceau » de soi, puisqu’on ne saurait s’en séparer puis le reprendre ou en changer comme on ferait d’un accessoire ? Sans doute le corps aimant-aimé n’est-il tel que parce qu’il est, sans feinte, le soi-même de chacun(e). 

 

                                                                  

 

Philippe et Françoise Le Roux

 

 

 

 

Prochain café-philo le jeudi 31 janvier 2019 à 20 heures. Il consistera en une conférence-débat sur le thème : Des libéralismes incompatibles. 

 

 


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