Café-philo du 25 octobre 2018 :Le principe « chacun pour soi » est-il blâmable ?

 

Compte rendu du café-philo du 25 octobre 2018

Le principe « chacun pour soi » est-il blâmable ?

 

Au début de la « guerre du Golfe » (1990), certains médias titraient : « Les grandes surfaces prises d'as­saut », mentionnant des ruées d’acheteurs sur les denrées indispensables par crainte de leur raréfaction, à laquelle ils contribuaient de leur mieux ! De telles circonstances favorisent de telles conduites : « chacun pour soi » dans les rayons alimentaires, dans les stations-service, etc. Ce qui pourrait exempter de tout juge­ment le principe « chacun pour soi » serait une situation telle qu’il n’y a de toute façon plus rien à faire pour les autres. Les exemples ne manquent pas, incendies simultanés à plusieurs étages dans des tours, nau­frages de paque­bots, raz-de-marée...À l'arrivée d'un tsunami, chacun cherche à « sauver sa peau », et sa famille.

Un « principe » est une idée première dont d'autres découlent. Le « chacun pour soi » étant un principe pour l’action, il a des conséquences pratiques.

Mais de quel « soi » est-il question ? Quelle est la mesure du « chacun » ? Est-ce un seul individu ? une famille ? une profession ? une nation ? Le « soi » peut être un « nous » : on peut observer que certains votes sont orientés par les intérêts d’une profession ou d’une catégorie de la population. Certaines des diffi­cultés de l’Union Européenne résultent d'ailleurs de la prégnance de ce principe sur chacun des gouverne­ments ou des États qui la composent..

D'autre part, la question ne porte-t-elle que sur le principe lui-même, ou doit-on le juger d’après ses conséquences ? Lorsque les conséquences sont utiles à certains, il est vraisemblable que c'est au détriment de certains autres. Suffit-il d’être le gagnant pour juger ce principe louable, et le perdant pour le juger blâ­mable ? La question se pose de savoir suivant quelle norme on juge ce principe. Est-ce une norme morale ? Une norme économique ? Il se peut même que le principe « chacun pour soi » ruine la possibilité de toute norme s’il vient à signifier : « chacun pour soi en matière de norme », c’est-à-dire « à chacun sa norme ». Dès lors, plus aucune concorde n'est possible. Seules la force ou l’habileté ou la vitesse d’exécution ou la ruse ou la dissimulation gouvernent l’action.

Le « chacun pour soi » n’a de sens que dans des conditions particulières, mais fréquentes ! Supposons inépuisable une ressource pourtant indispensable et donc universellement désirable. David Hume, philo­sophe écossais du XVIIIe siècle, pouvait penser que la distinction entre propriétaires perd tout sens « [...] quand il y a une abondance telle de toutes choses pour satisfaire tous les désirs des hommes que la distinc­tion des propriétés se perd entièrement et que toutes les choses demeurent en commun. C’est ce que nous pouvons observer avec l’air et l’eau [...] » (Hume, Traité de la nature humaine, 1739-1740). S’il en allait en­core ainsi, il n’y aurait pas à craindre de « chacun pour soi » pour l’air et pour l’eau... C’est seulement quand « il n’y en a pas assez pour tout le monde » que peut se manifester le « chacun pour soi ». . Autant recon­naître qu’il est arbitraire et affirme un prétendu droit de l’arbitraire. C’est, en matière de prise de possession, l’équi­valent du « sauve qui peut » en matière de sauvetage, du « après moi, le déluge ».de façon générale. Malheur à ceux qui, dans un cas comme dans l’autre, ne peuvent pas.

D'un point de vue libertarien, le principe n'a rien d'illégitime. La plupart des libertariens, en effet, ne recon­naissent comme réelle et légitime aucune entité collective telle que société, nation, État, etc. Seuls sont réels et légitimes les individus et leurs caractéristiques. Le droit se résume pour eux à un principe négatif nommé par M. N. Rothbard « axiome de non agression ». Il peut s’énoncer ainsi : « Nul homme ou groupe d’hommes n’a le droit de porter atteinte à la personne ou à la propriété de qui que ce soit d’autre. » (Roth­bard, For a new Liberty, 1973). Le « chacun pour soi » est ici la règle. Tous les transferts sociaux effectués par les États au moyen de taxes et d’impôts sont qualifiés de vols. Et par exemple, l’accès aux soins n’est un droit pour personne ; nul ne peut prétendre obtenir des soins sans contrepartie consentie, et sinon, tant pis pour lui. Devraient aussi faire l’objet de contrats entre individus les agences privées et payantes qui rem­placent la police, la justice, la défense, la circulation, et toutes les régulations.

Cette situation, toutefois, où chacun ne dépendrait que de lui-même, n'existe pas réellement, car en venant au monde, nous sommes toujours déjà en position de débiteurs. Léon Bourgeois l’écrivait vigoureu­sement dans son ouvrage Solidarité (1902). « L’homme naît débiteur de l’association humaine. Dette, sa nourriture [...] Dette, son langage [...] Dettes, et de quelle valeur, le livre et l'outil que l'école et l'atelier lui vont offrir [...] dette, à chaque pas sur la route qu'au prix de mille peines et souvent de mille morts les hommes ont construite à travers le marais ou la montagne ; dette, à chaque tour de roue de la voiture ou du wagon, à chaque tour d'hélice du navire [...] »

De telle sorte que le « chacun pour soi » n'est blâmable, finalement, que si, cédant à l'illusion de l'indé­pendance de chacun, individu ou État, on a la naïveté de le croire vrai. Il n’est pas moralement blâmable ; il l’est en tant qu’erreur endurcie.

 

Philippe et Françoise Le Roux

 

 

 

 

Pour un résumé précis des doctrines libertariennes, voir :

 

Pierre Lemieux, L’anarcho-capitalisme (1988).

Téléchargeable gratuitement et légalement sur Les Classiques des sciences sociales, à l’adresse :

 

http://classiques.uqac.ca/contemporains/lemieux_pierre/anarcho_capitalisme/anarcho_capitalisme.html

 

Vous avez le choix du format : Word 2004, ou PDF, ou rtf (Rich Text Format).

 

 

 

 

Prochain café-philo le jeudi 29 novembre à 20 h. Thème : Qu’est-ce, pour les autres, que notre corps ?