Café-philo du 27 septembre 2018 :Peut-on croire sans douter ?

Compte rendu du café-philo Fleury-la-Montagne, J/27/09/18

Peut-on croire sans douter ?

 

    Il arrive souvent qu’on croie sans s’en rendre compte, en ayant l'impression qu'on sait. Ce qui peut nous dé­tromper, c'est l’expérience (par exemple quand on s’est senti sûr d’un itinéraire et que l’on n'ar­rive pas à la destination attendue) ou le savoir de quelqu'un de plus compétent que nous. C'est l'erreur démas­quée qui nous montre que nous avons cru savoir et nous permet de savoir que nous ne faisions que croire.

Mais il arrive aussi que l’on croie en sachant parfaitement que l’on ne fait que croire.

 

Il existe encore une zone indécise, où l’on prend pour du savoir ce dont on fait seulement crédit à des autorités, qu’elles soient scientifiques, religieuses, ou seulement prestigieuses. Si une parole est tenue pour indiscutable, on est porté à la croire, ou à y croire. Ici, croit-on quelqu’un ou ce qu'il dit ?

 

Il s'agit de savoir quel est l'objet de la croyance. Si je vois un panneau de limitation de vitesse, ce n’est pas le panneau que je crois ; je crois vraie sa signification (c’est ce qui rend possible le sabotage de la signalisation en situation de guerre). Ce ne sont pas les choses qu'on peut croire ou non, mais ce qu'on en dit : tous les énoncés cependant ne donnent pas lieu à croyance. Si je dis « bonjour » ou « pouvez-vous me passer le sel », il n'y a rien à croire. En revanche, « les chaussettes sont mouillées », « il fera beau demain » ou « il y a dix ans, j’ai été malade » sont des énoncés qui peuvent être crus ou non. En bref, les choses ne peuvent être crues ; toutes les phrases non plus, mais seule­ment celles qui affirment ou nient quelque chose de quelque chose. L'objet de la croyance, ce sont des énoncés susceptibles d'être vrais ou faux. Ainsi, quand on croit, on croit qu’un énoncé est vrai ; dire : « je crois que ce régime est bon pour la santé », c’est dire en abrégé : « je crois que l’énoncé “ce régime est bon pour la santé” est vrai. » Croire, c’est seulement tenir pour vrai, mais non pas savoir que c’est vrai.

Aussitôt apparaît la faille : la certi­tude ne suffit pas à garantir la vérité : l’erreur nous le découvre fré­quemment. La croyance se dédouble alors entre l’acte de croire et l’objet de la croyance. L’acte de croire comporte des degrés : on croit plus ou moins fortement. Certaines évidences procurent une certi­tude quasi parfaite. Là où manquent des raisons de croire se forment d’autres dispositions intellec­tuelles ou mentales. Le moins certain est le plus douteux. Le doute est le plus bas degré de la certi­tude ; entre doute et certitude, on peut insérer le soupçon, la supputation, la conjecture, la persuasion, la conviction... Face à ces dispositions, du côté de ce qui est cru, on peut faire figurer le problématique, le possible, le vraisemblable, le véritable.

Mais le véritable peut aussi être l'objet d'un savoir.

 

Que sait-on véritablement ? Non pas ce qui s’est toujours confirmé jusqu’ici au cours de l’expérience, fût-elle millénaire. Ce genre de savoir ne dépasse pas le nombre des vérifications effectuées ; nul ne sait si la confirma­tion se fera bien encore à l’occasion suivante. On ne sait en toute rigueur que ce qui est démontrable et démontré et dont on a compris soi-même la démonstration. Celui qui sait vraiment, sait qu'il sait. Dès lors, il n’y a plus place pour le doute.

 

Il résulte de ces considérations que, tant qu’on ne sait pas, on croit ; que, tant qu’on croit, il y a quelque degré de doute incorporé à la croyance. Même si l’on ne ressent pas le doute, on ne peut croire sans admettre par principe le doute comme un « ingrédient » de la croyance. En d’autres termes, une croyance excluant légitimement le doute est un savoir. Ce propos ne laisse aucune place aux fana­tismes, qui n’excluent le doute que pour de faibles « raisons » (par exemple, autorité de quelqu’un d’autre à qui on remet la charge de la certitude, cet autre réitérant la manœuvre à rebrousse-temps, jusqu’à une origine prétendue, et invérifiable...)

 

En bref : on peut croire sans douter si on croit qu'on sait tout en ignorant qu'on croit, mais dès qu'on sait qu'on croit, le doute est inévitable...

 

Philippe et Françoise Le Roux

 

Prochain café-philo : le jeudi 25 octobre à 20 h.

Thème : Le principe « chacun pour soi » est-il blâmable ?