Café-philo du 26 avril 2018 : Avons-nous besoin de morale ?

 

 

Café-philo du 26 avril 2018

 

 

 

La fable antique de l’anneau de Gygès (quand le chaton de cet anneau est tourné vers l’intérieur de la main, celui qui le porte devient invisible) ouvre à la question : notre conduite n’est-elle bonne que si nous pouvons être vus ? Pour circuler sur les voies publiques, nous devons observer le Code de la route. Les relations entre personnes, entre personnes et biens, sont régies par le Code civil. Les infractions de diverses gravités sont soumises au Code pénal. Une bonne vingtaine de codes encadre la vie en commun dans l’État. Ces codes ne suffisent-ils pas à imposer une bonne conduite ? Pas à ceux qui se comportent selon l'adage « pas vu, pas pris ». Est-ce de cette limite inévitable des codes que viendrait un besoin de morale ?

 

La morale est un ensemble de règles d'action. Pourquoi agissons-nous – ou nous abstenons-nous d’agir ?

 

Est-ce principalement pour notre avantage estimé ? Est-ce par devoir, indépendamment de toute considération d’utilité ? Juger selon l’utilité, pour nous-mêmes ou pour d’autres, c’est juger de façon conséquentialiste (par les conséquences). Les divers biens recherchés ne sont pas équivalents, au sens où certains biens ne sont désirés qu’en vue de biens supérieurs (l’exercice physique en vue de la santé...), tandis que d’autres sont désirés pour eux-mêmes (la jouissance des belles œuvres, le bien-être d’un état physique accompli, la culture ou le savoir...) Les premiers sont donc subalternes par rapport aux seconds. L’idée d’un souverain bien, qui serait désirable pour lui-même et non en vue d’un autre, est alors possible.

 

Juger selon le devoir, c’est considérer des principes et non des conséquences – il s’agit d’une morale de l’intention, de la volonté bonne. Dès lors, il ne s’y trouve pas de liste d’obligations et d’interdictions comme dans le Décalogue. Conséquentialisme (premier cas) et déonto­logisme (second cas) sont deux genres de morales, que peuvent désigner respectivement et approximative­ment les notions d’éthique (règles de la vie bonne) et de morale (règles de la vie vertueuse).

 

On n’a pas trouvé, jusqu’ici, le « pas vu, pas pris », comme un principe d’action ou d’omission. Il est pour­tant en œuvre pratiquement dans les cas de fraudes en de très nombreux domaines. Est-ce pour combattre cette pratique que nous avons besoin de morale ? Mais puisque certains agissent régulièrement selon le bien ou le devoir, tan­dis que d’autres s’en dispensent, autant qu’ils le peuvent sans prendre de risques, il est clair que la morale, quelle qu’elle soit, n’est pas universellement observée. Il en résulte parfois de grands maux, à propos des­quels on peut dire à bon escient : « et si tout le:monde en faisant autant ? ». La morale comporte intrinsèque­ment une exigence d’universalité. La condition pour que mentir soit possible, c'est que ce soit pour tous un devoir de ne pas mentir ! Le menteur, en somme, veut pour lui ce qu'il ne peut pas vouloir pour tous.

 

La morale comporte une autre exigence : l'’inconditionnalité, c’est-à-dire le caractère obligatoire des impératifs moraux. On doit parce qu'on doit. Se bien conduire pour d'autres raisons, la crainte du qu'en dira-t-on par exemple, n'a rien de moral. Mais faut-il être particulièrement instruit, savant, érudit, pour reconnaître son devoir ? Ou est-ce à la portée de la conscience commune ? Tandis que J.‑J. Rousseau considère cette con-science comme un « instinct divin » inné en chacun(e), Kant rend explicite un critère tout simple pour ju­ger de la moralité on de l’immoralité d’une action : la contradiction. Par exemple, si l‘on m’a confié un dépôt que j’ai accep­té sciemment comme tel, puis que je refuse de le rendre, je contredis la notion même de dépôt. Il en va ainsi pour les autres fautes morales.

 

À quoi bon cependant s’efforcer d’être moral si l’on n’en récolte que malheur, pauvreté, tristesse, comme cela arrive parfois, tandis que bien des hommes sans scrupules sont riches, honorés, satisfaits de leur vie ? Cela constitue pour la raison un scandale ruineux pour la moralité, que Kant a pensé lever en formant trois hypothèses destinées à le résoudre : il faudrait postuler la liberté (condition du mérite et de la récompense), une vie après la mort (immortalité de l’âme), et enfin un agent récompensant la vertu par le bonheur (un Dieu). Et peut-être en effet certains ont-ils besoin, pour bien se conduire avec les autres, d'espérer une récompense ou de craindre un châtiment au-dessus de ceux des hommes. L'hypothèse kantienne serait une une façon de rendre impossible le « pas vu, pas pris » qui rend lui-même la morale utile !

 

À la question « Avons-nous besoin de morale ? », la réponse paraît maintenant affirmative. Nous avons besoin de morale parce que la plupart sont dominés par la recherche d'un intérêt égoïste et ne sont pas prêts à respecter les règles d'une vie commune s'ils peuvent s'en dispenser. Mais il resterait à considérer les conditions anthropologiques de la moralité : tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux n’ont pas eu ou n’ont pas les notions occidentales de la morale et de la moralité. Il peut bien y avoir amoralité sans immoralité.

 

 

 

Philippe et Françoise Le Roux

 

 

 

 

 

Prochain café-philo le jeudi 31 mai à 20 h. Il sera co-animé par Dominique Maniez, ensei­gnant en informatique à l’université Lyon 2. Le thème en sera : Internet est-il un media démocratique ?

 

(Rappel : Dominique Maniez a déjà co-animé à Fleury le café-philo du 26/05/2016 : La vie privée est-elle encore possible sur Internet ?)