Café-philo du 29 mars 2018 : L’égalité : entre qui et qui, entre quoi et quoi ?

 

 

L’égalité est une relation entre deux ou plusieurs termes qui suppose une mesure commune. Si par exemple le temps de travail de l'un est égal au temps du même travail d'un autre, il semble juste que la ré­munération de l'un soit égale à la rémunération de l'autre. C’est sans doute pour cela que les vendangeurs de la parabole (Matthieu, 20, 1-6) ont trouvé le maître bien injuste quand il rétribuait également les tra­vailleurs de la dernière heure comme ceux qui avaient travaillé dès le matin. Il y a un paradoxe de l’égalité. En bref, convient-il que soit traité également n’importe qui, ou ne faut-il traiter également que les égaux, tan­dis que les in­égaux devraient être traités inégalement ?

 

 

 De Roederer (1831) et A. de Tocqueville (1856) jusqu'à ce sondage en douze pays par la Fondation Jean Jaurès (2010), la France passe pour le pays d'une intense « passion pour l’égalité ». Mais l'égalité est-elle primordiale, précède-t-elle, comme un fait de na­ture, toute déclaration ou tout acte qui l’institue, ou résulte-t-elle d’une déclaration (« Les hommes naissent et de­meurent libres et égaux en droits. ») ?

 

 J.-J. Rousseau, dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), considère que l’inégalité naît de la comparaison que font les hommes entre eux dès qu’ils vivent en société, comparaison nourrie de vanité et d’avidité.

 

 Avant même que l’on puisse parler d’inégalités, il faut que soient avérées des différences (pas d’in­égalités sans différences). Quelles sont les différences susceptibles de constituer des inégalités ? Dans certains sports, par exemple, le poids des compétiteurs est un critère de classement dans une catégorie ; femmes et hommes ne font pas équipes communes. Il s'agirait par là de limiter les effets d’inégalités de fait. Des concours, à l’issue des résultats, divisent les candidats entre admis et non admis, créant ainsi des in­égalités de droits (de car­rière, de rémunération, etc.) On peut observer ici une curieuse nécessité : il faut sans cesse créer des inéga­lités pour affiner les égali­tés !

 

Si l’on ne considère que les humains, on distingue femmes et hommes, vieux et jeunes, habitants d’ici et de là, citoyens de tel ou tel État (ou apatrides), mariés ou non, de telle ou telle profession ou sta­tut ou sans profession ni statut, propriétaires de biens meubles et/ou immeubles, ou non propriétaires, etc. A. de Gobi­neau a même publié une théorie de l’inégalité des races humaines (Essai sur l'inégalité des races hu­maines, 1853-1855).Toute caractéristique est facteur d’inclusion dans un ensemble d’égaux et d’exclusion des inégaux. L’éga­lité en droits n’échappe pas à cette règle : un étranger n’a pas les même droits qu’un na­tional, un civil qu’un militaire, un célibataire qu’un marié, un salarié qu’un actionnaire, etc., et inversement ! Les droits se spéci­fient et se ramifient indéfiniment. À l’opposé, l’exigence d’égalité inconditionnelle et uni­verselle implique l’an­nulation théorique et pratique de toutes les inégalités. Il s’agirait alors d'en venir, à tout prix, à l’égalité réelle, ou égalité de fait, comme l’écrivait Sylvain Maréchal (Manifeste des Égaux, 1796).

 

 Mais seule est réelle aujourd'hui l’égalité en droits – qui, cependant, est animée d’un mouvement contraire perpé­tuel, de spécification de plus en plus fine et de nivellement de plus en plus ample.

 

Enfin, on ne peut exclure de ces questionnements les courants modernes (antispécistes) qui s’opposent à tout spécisme (ensemble de représentations et de pratiques qui attribuent des valeurs inégales aux espèces vivantes ; croire l’espèce humaine supérieure à toutes les autres et justifier ainsi les usages imposés aux autres animaux est une forme « spontanée » de spécisme).

 

 

Philippe et Françoise Le Roux

 

 

Prochain café-philo le jeudi 26 avril à 20 h., sur le thème : Avons-nous besoin de morale ?

 

 

 

 

 

 


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