Café-philo du 25 janvier 2018: Qu’est-ce qui vaut qu’on y passe sa vie ?

 

 

 

 

La question n'a pas la même résonance selon que l’on a vingt ans ou quatre-vingts... À vingt ans, on espère sans doute au moins se procurer les moyens de vivre pour soi et éventuellement une famille. Il se peut que ces moyens paraissent indifférents pourvu qu'ils permettent de « gagner sa vie ». À quatre-vingts ans, on peut se demander si, en devant et voulant gagner sa vie, on ne l'a pas perdue, autre­ment dit se demander ce que vaut l'activité à laquelle on a passé sa vie. Ici peut se produire une disso­ciation entre la valeur qu'une activité a par elle-même et sa valeur comme simple gagne-pain.

 

Cette dissociation signifie au moins que faire face aux nécessités de la vie par un travail donne à cette activité une certaine valeur. Et ceci est désirable pour la plupart des humains : ce qui permet sim­plement de rester en vie vaut qu'on y passe sa vie. Mais il y a des activités qui répondent à une plus grande exigence, à une nécessité intérieure de ceux qui s’y emploient, même si parfois elles les nour­rissent mal ! C’est, par exemple, le cas de musiciens, de peintres, d'écrivains, de mathématiciens ou de religieux qui ne se voient pas faire autre chose, même s’ils ont du mal à assurer par là leur subsis­tance. Pour eux, vouer leur vie à leur art, leur science ou leur croyance, même au prix de l’inconfort et parfois de la pauvreté, sinon du martyre, est ce qui a le plus de valeur.

 

Outre le travail - qui répond à la nécessité vitale, l’œuvre - qui accomplit une nécessité imaginaire, une autre activité semble valoir qu'on y passe sa vie : c'est l’action politique - moins au sens partisan qu’au sens civique. Cette activité expose publiquement ceux qui passent leurs jours et leurs nuits à rendre possible ou meilleure la vie en commun. Beaucoup aussi passent leur vie à tenter de changer l’ordre social global, les uns pour le rendre plus juste, d’autres pour se le rendre plus avantageux...

 

Remarquons que « passer sa vie à... » n’est pas l’affaire d’un court moment : le sérieux de la durée n’est pas la foucade. Ce n’est pas une succession de rêves accomplis. Du reste, l'accomplissement des rêves est aussi, le plus souvent, leur extinction : ce qui est obtenu cesse d’être désiré... Quant à celles ou ceux qui éprouvent un « sans ceci ou cela, je ne peux pas vivre », ils manifestent le caractère exclusif de ce qui vaut leur vie, et leur vaut parfois la mort quand cet objet, que ce soit leur travail, leur art, leur mission, ou un être cher, est perdu.

 

Comment rendre compte de ces sortes d’intérêts qui absorbent la vie ? Si nous étions immortels et le savions, devant cette durée infinie et indéfinie, rien ne serait urgent, et tout pourrait attendre indéfini­ment. En revanche, nous sommes mortels et même si nous ne savons pas combien de temps notre vie durera, nous la savons limitée. D'où l'intérêt de savoir assez tôt ce qui vaut qu'on y passe sa vie, si tou­tefois on a le choix, pour ne pas la gaspiller, et pouvoir ainsi la quitter sans les amers regrets du « c'est trop tard »...

 

 

 

Philippe et Françoise Le Roux

 

 

 

Prochain café-philo le jeudi 22 février à 20 h., sur le thème : Y a-t-il des devoirs d’informer, de s’infor­mer ?