Café-philo du 30 novembre 2017: La liberté d’opinion rend-elle toutes les opinions équivalentes ?

 

 

 

 

 

Une question (« quelle heure est-il ? ») ou un ordre (« circulez ! ») ne sont pas des opinions. Car une opi­nion est d’abord un jugement (une proposition de la forme A est B, par exemple : « ce plat est trop salé », « ce programme est insensé »). Par ailleurs, les énoncés scientifiques démontrés ou prouvés ne sont pas non plus des opinions. Celui qui sait démontrer le théorème de Pythagore comprend comment, dans un tri­angle rec­tangle, le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. Mais ce théorème n’est qu’une opinion pour celui qui en apprend l’énoncé sans le comprendre, et croit qu'il sait sans savoir qu'il se contente de croire. Il n’y a d’opinions que là où manque le savoir. Mais pourquoi juger quand on ne sait pas ? C’est sans doute qu’il y a des domaines où le savoir est impossible et l'opinion inévitable. Il n’y a pas de sciences qui confirment ou infirment des jugements comme « ce gâteau est délicieux » ou « ce tableau est magnifique » ou « cette loi est inique ». Ce sont des domaines d’opinion. Et en une matière es­sentielle, la conduite de la politique des États, c’est une question très ancienne que celle de savoir si une science en est possible, ou si cela reste affaire d’opinions.

 

Proclamée aux articles 10 et 11 de la Déclaration de 1789, la liberté d'opinion a été confirmée par di­verses déclarations universelles (1946 en particulier) et la Constitution française de 1958.

 

La liberté d’opinion s’analyse en différents niveaux, du plus secret, sinon inaccessible, comme la liberté de conscience, aux plus apparents, comme la liberté de dire, de publier, d’enseigner, de manifester, de prati­quer un culte. Puisqu’aucune opinion n’est interdite ou privilégiée, en tant qu'opinions, elles se valent toutes ; en ce sens qu'elles ne valent rien, ce ne sont pas des savoirs ! Du point de vue pratique cependant, par leurs effets sur la vie sociale, elles ne sont pas équivalentes, c'est pourquoi, même si la censure officielle a disparu en temps de paix, certains jugements comme ceux qui appellent à la haine, à la discrimination, qui insultent non des opinions mais les tenants de ces opinions ou certains groupes humains, peuvent être qua­lifiés de délits et punis par la loi. Et dans les cas où la conscience elle-même est soumise à des impératifs, il ne s’agit plus de la loi civile mais de commandements religieux (direction de conscience, Syllabus de 1864...)

 

De plus, la liberté d’opinion est garantie et protégée contre les tentatives de discrimination (affaire des fiches en 1905, par exemple). En particulier, l’accès à la fonction publique comme son exercice exigent la neutralisation des convictions des agents et de celles des usagers.

 

Tout ceci, cependant, n’est qu’un aspect de la liberté d’opinion. Un autre versant en fait une exigence de reconnaissance. Respecter toutes les croyances, selon l’art. 1 de la Constitution de 1958, est-ce seulement être neutre à leur égard, ou aussi les protéger les unes des autres ? Si aucune ne doit pouvoir en choquer ou blesser une autre, il en résulte une « rupture de l’égalité » et une « discrimination favorable », selon les mots du Doyen C.-A. Colliard. C’est ainsi que le Conseil d’État a parfois statué sur les exigences rituelles d’abattage d’animaux sacrifiés, et sur l’établissement d’aumôneries dans des établissements publics (pri­sons, hôpitaux, internats) dont les pensionnaires ne peuvent sortir. Loin de rendre toutes les opinions équi­valentes, la liberté d’opinion implique alors leur reconnaissance différenciée ainsi que l’organisation et la pro­tection des effets de cette reconnaissance.

 

Ceci suppose que la formation des opinions soit l’ouvrage de consciences véritablement autonomes. Mais il serait trompeur de délaisser l’action des puissants instruments de fabrique des opinions. Dès 1928, E. Bernays montrait (dans Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie) comment un petit nombre d’individus formait « un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. » Et la plupart des citoyens y consentent, se rendant compte qu’ils sont incapables d’étudier par leurs propres moyens les élé­ments d’un jugement autonome. « Nous acceptons que nos dirigeants et les organes de presse dont ils se servent pour toucher le grand public nous désignent les questions dites d'intérêt général. [...] Théoriquement, chacun achète au meilleur coût ce que le marché a de mieux à lui offrir. Dans la pratique, si avant d'acheter tout le monde comparait les prix et étudiait la composition chimique des dizaines de savons, de tissus ou de pains industriels proposés dans le commerce, la vie économique serait complètement paralysée. Pour éviter que la confusion ne s'installe, la société consent à ce que son choix se réduise aux idées et aux objets por­tés à son attention par la propagande de toute sorte. Un effort immense s'exerce donc en permanence pour capter les esprits en faveur d'une politique, d'un produit ou d'une idée. »

 

C’est alors un problème que celui de la liberté d’opinion quand l’opinion est en partie le produit d’une in­dustrie. À quoi bon protéger le droit de la liberté d’opinion quand l’opinion est un produit, et même désormais une marchandise, c'est-à-dire le contraire d’une liberté personnelle ?

 

 

 

Philippe et Françoise Le Roux

 

 

 

Prochain café-philo le jeudi 25 janvier 2018 à 20 h., sur le thème : qu’est ce qui vaut qu’on y passe sa vie ?