Poésie des impacts

FLEUR-LA-MONTAGNE

 

 

                        Impacts. Chocs. Résonance des chocs. Retentissements.

 

                        Impacts des grains de sable sur la surface lisse du verre.

 

                        Impacts des balles ou des mots sur des cibles de carton ou de chair.

 

                        Impacts des œuvres sur ceux qui s'en approchent.

 

Ici, maintenant, les détonations se sont tues, la matière en fusion s'est refroidie.

 

Mais dans ses anfractuosités dépolies, le verre garde la trace du sable qui a crépité à sa surface. Le bois carbonisé qu'il semble envelopper est en réalité une autre masse de verre, enrobée de terre, craquelée par la poussée interne, et refroidie. Du temps est solidifié, cristallisé, dans les objets absolument singuliers créés par Pascal Lemoine.

 

Les cibles, dont aucune non plus n'est identique à une autre, ont servi, ont été perforées et leurs déchirures tiennent lieu de mémoire. Recueillies, sauvées de la destruction, elles ont subi une métamorphose : les cercles concentriques imprimés sur l'endroit d'une cible produite en série sont passés sur l'envers ; et l'envers, par la grâce de l'encre et de la peinture, par la morsure de la rouille et l'empreinte de la section d'un arbre, est devenu l'endroit d'une œuvre originale, unique. Dans cette œuvre aussi, du temps est figé. 

 

Nous oublions la présence du passé, le croyant aboli, il est pourtant là, maintenant et partout, dans la forme des vallées, le volume des arbres et le plan des villes, dans  l'usure de nos semelles, les cicatrices de nos corps, et dans les œuvres assemblées ici. Rappelle-toi, semblent-elles dire, que l'espace est une concrétion du temps.

 

Celui qui les contemple peut se demander bien sûr d'où viennent ces cibles qui servent de matériaux à Chantal Fontvieille (de l'armée ? de stands de tir ? de fêtes foraines ?) et par quels procédés elle les transforme. Se demander de même façon par quelles opérations successives Pascal Lemoine obtient ces objets insolites et sans nom vaguement apparentés à des sulfures. Comment il souffle, quelles poudres il emploie, à quelles températures... Mais si l'on est enclin à se demander de quelle  manière c'est fait, on peut aussi observer ce que ça nous fait, car...

 

             ...après le feu, vient le silence et ce moment où l'art « arrête la roue du temps »,

 

            et dans le silence,  la rêverie nous affranchit des soucis quotidiens.

 

Il faut imaginer ici le Bachelard de La poétique de l'espace et des rêveries sur l'eau, le feu l'air et la terre, l'imaginer écrivant une poétique des cibles et des blocs de verre. La forme d'une cible suscite en effet une profusion d'images, des simples ronds dans l'eau aux plus savantes cosmogonies. Et les pièces de Pascal Lemoine, nées du feu et de la terre comme crachats de volcan, font venir à l'esprit une myriade de représentations fantastiques.

 

Visiteurs, ne courez pas aux abris ! Si vous avancez à découvert, la rencontre avec ces œuvres, dont il appartient à chacun de déceler les affinités, ne sera  peut-être pas sans impact sur vous !  Emportera-t-elle votre imagination dans une rêverie sur la matière, la terre, le verre et la lumière ? Vous invitera-t-elle à considérer les relations d'un œil avec ce qu'il regarde, comparables  à celles de l'archer ou du sniper avec sa cible ? Vous  amènera-t-elle, qui sait, à vous sentir vivants et vulnérables dans un étrange univers minéral ?

 

Françoise Le Roux, mars 2017