Café-philo  du 30 MARS 2017 : violences privées, violences sociales, violences d’État.

Le Moyen Age ignorait ce terme de violence, défini couramment aujourd'hui comme usage abusif de la force, et utilisait celui de viol. Y aurait-il, dans les rapports privés, dans les rapports sociaux, dans les rap­ports avec l’État et entre États, une mesure à ne pas dépasser ? Comment juger de l'abus et qui en est juge ?

Sans doute les violences privées, les violences sociales et les violences d’État ne consistent-elles pas dans les mêmes faits. Ne faut-il appeler violences que les coups, les dommages aux personnes et aux biens, les insultes et injures, les chantages, les menaces? Il s’agit, en ces divers cas, d’événements. Ou faut-il encore appeler violences des situations ou des états de fait plus ou moins établis, tacitement suppor­tés, dépourvus d’événements ponctuels ? Y a-t-il des états de violence méconnus sous le prétexte anesthé­siant qu'« on a toujours fait comme ça » ?

Si les violences privées sont souvent répertoriées parmi les faits divers, elles ne sont pas pour autant dé­pourvues de conditions communes, telles que la cohabitation, le voisinage, les envies, les jalousies. On pourrait croire qu’elles n’arrivent qu’au cas par cas, alors que leurs apparentes singularités montrent des ré­gularités. Ces violences privées pourraient bien s’enraciner dans certaines structures sociales (familles, ha­bitat, propriété, etc.) apparemment dépourvues de violence.

En dehors des moments de crises ouvertes ou de conflits collectifs, les sociétés vont leur train sans que de la violence apparaisse. Pourtant, la conjonction des besoins et des nécessités rend les uns dépendants des autres. Ne pouvant vivre qu’en reposant constamment sur quelque parcelle de sol, là où ce sol est objet de propriété privée (il n’en va pas ainsi dans toutes les civilisations), chacun doit ou être propriétaire ou ac­quitter une forme de loyer à un propriétaire. SDF et migrants en savent quelque chose, mais pas seulement eux. Or, puisque ce n’est jamais naturelle­ment que certains sont ou deviennent propriétaires et d’autres non, on peut s’interroger sur l’éventualité d’une certaine violence enveloppée dans des institutions considérées par beaucoup comme allant de soi. Le besoin des uns donne prise à leur domination par d'autres, n'est-ce pas l'essentiel de la violence sociale ?

Quant aux violences d’État, elles apparaissent surtout sous les formes de la répression (parfois menée par des forces armées), et de la guerre. Tandis que les États s’attribuent le « monopole de la violence légi­time », se lèvent contre eux des violents irréguliers (ainsi désignés par opposition aux soldats des armées régulières) qualifiés de terroristes.

Parvenus ici, nous pouvons nous demander si ces diverses violences sont indépendantes les unes des autres. Si des membres de forces de l’ordre assouvissent des pas­sions privées dans l’exercice de leur fonc­tion, si des organisations privées utilisent les législations nationales ou internationales pour ap­pauvrir cer­taines populations (achats massifs de leurs terres à des paysans déjà très pauvres, qui vendent parce qu’ils sont pauvres), les ca­tégories de violences se fondent les unes dans les autres, et parfois prétendent s’excu­ser les unes par les autres. C’est moins le degré de force que l’infusion des passions dans la force qui fait la violence (voir par exemple le Code Noir, 1685, ou les supplices codifiés appliqués, sous l’Ancien Régime, aux auteurs de régicides : si les bourreaux ont pu faire leur office sans haine, mais seulement « profession­nellement », ils n’ont pas exercé personnellement de violences ; celles-ci provenaient des puissants intérêts des propriétaires d’esclaves et de ceux de la monarchie absolue dont ces maîtres étaient les sujets, à l’égard de sa propre perpétuation).

Enfin, un des caractères largement partagés par les violences est leur impétuosité à contraindre les uns à devenir semblables aux autres sous peine d’exclusion, ou inversement à ne pas tolérer leur intégration !

                                                                                                 Étienne Couriol, Philippe et Françoise Le Roux