comptes rendus de lecture - sauvegardes


Aline Kiner : La nuit des béguines, Liana Levi 2017

 

 

Voici un récit richement documenté pour ceux qui aiment les romans historiques. Celui-ci se situe entre 1310 et 1315 à Paris, dans le quartier du Marais. C'est là que vivent, dans une relative indépendance, des femmes qui ne sont ni épouses ni nonnes, les béguines. C'est un temps où les Templiers sont emprisonnés, où les hérétiques sont brûlés vifs en place de Grève. Et dans ce Paris médiéval s'entrecroisent les vies d'une vieille et sage herboriste, d'une fugitive rousse, d'un mystérieux franciscain, d'un marchand italien et d'autres personnages, réel ou fictifs. L'intérêt de cette lecture me paraît plus historique que littéraire.


Éric Holder : La belle n'a pas sommeil, Seuil 2018

 

L'histoire se situe quelque part  dans une presqu'île où « les seuls personnages dans le paysage, comme sur les gravures du XVII e siècle, sont incarnés par des ouvriers isolés de loin en loin, penchés au-dessus de la vigne » ; il doit s'agir du Médoc.

 

Le narrateur, Antoine, est bouqiniste mais sa grange aux livres est pratiquement introu­vable et il vit, en ermite amoureux « de vrais, de purs romanciers », en rechapant des livres pour une certaine Mme Wong. Il faut bien dans une histoire quelques autres personnages, et il y en a : une petite fille, un voleur qui aime particulièrement l'auteur de Daimler s'en va, l'ancienne femme d'un boulanger et un garde champêtre. Mais l'équilibre de ce microcosme est bouleversé quand arrive dans le voisinage une conteuse blonde. C'est l'idylle mais Antoine est vieillissant et « la belle n'a pas sommeil »


Olivier Bourdeaut : Pactum salis, éd. Finitude, 2018

 

L'auteur de En attendant Bojangles est de retour et cette nouvelle histoire, qui se passe dans les marais salants de Batz-sur-mer est aussi pathétique et drôle que la précédente. Plus exactement, ce qui est drôle ce n'est pas l'histoire, ce sont les inénarrables dialogues

-         Vous assaisonnez votre café avec quelque chose ?

-        Euh ! Non merci, du café sans rien d'autre, du café seulement.

-        Ne vous étonnez pas si vous trouvez un goût de papier au café, je n'ai plus de filtre. Il est fait au sopalin. C'est pour ça que je le coupe au calvados, sinon j'ai l'impres­sion de boire un livre ou un journal, alors que là je retrouve un peu l'esprit des goû­ters de mon enfance.

Ce qui est amusant aussi, ce sont les propos de comptoir et autres conversations d'ivrognes, car on boit beaucoup dans ce roman :

            Saviez-vous que notre pays est le champion du monde des ronds-points ? Nos élus ont fleuri notre territoire de 30 000 rotondes en quarante ans ! On détruit des églises et on construit des ronds-points, quel drôle de pays ! Jusqu'à présent la France était la fille aî­née de l'église, dans peu de temps elle sera la fille aînée des ronds-points !

Drôles aussi les situations surréalistes et cette amitié rocambolesque entre un parisien devenu paludier et un promoteur immobilier en vacances, deux hommes que tout sépare sauf peut-être le goût pour l'alcool et les jeunes filles !

Et c'est en même temps une joyeuse critique de notre société, de ses gâchis, et de la crétinerie gran­dissante :

Il avait débranché le geek et le tube cathodique à cause d'une publicité matraquée par une marque californienne de téléphones intelligents. Cette réclame vendait un appareil qui analysait la météo et vous conseillait en cas de pluie... de prendre un parapluie.(...) Il s'était dit qu'en Californie des ingénieurs vous suggéraient de remplacer votre cerveau par un boîtier rectangulaire.

 

Un bon roman en somme où, métamorphosé par l'écriture, le pire fait rire ! N'est-ce pas le propre de l'humour ?


Ruth Hogan : La noyade pour les débutants, Actes Sud 2018

trad. de The Wisdom of Sally Red Shoes, 2018, par Étienne Menanteau.

 

 

Le traducteur de ce roman, à moins que ce ne soit l'éditeur, a trahi le titre original au profit d'une annonce plus pittoresque, comme s'il s'agissait d'un traité pour apprendre à se noyer. Et se noyer, c'est en effet ce que cherche la narratrice, Masha, après la disparition de son petit garçon. Aujourd'hui l'eau est à 6, 3 ° C, ce qui est un peu plus chaud que la température qui règne dans une chambre funéraire, et pourtant je ne suis pas encore morte pour de bon. Peut-on survivre à la mort de son enfant ? Un autre personnage, Alice, a un fils aussi, vivant celui-là, mais c'est elle qui va mourir. Il est, dans cette histoire, beaucoup question de cimeitières, de tombes, et de monuments funéraireset pourtant le récit est drôle, plein d'humour, exquisement anglais !. Et Sally, le personnage auquel fait référence le titre original, est une vieille femme qui donne du pain aux corbeaux et chante et continue à danser parmi les tombes.


 

Sandrine Collette : Juste après la vague, Denoël 2018

 

 

ce livre n'est pas sans rappeler le roman post-apocalyptique de Corman McCarthy, La route : c'est une histoire de survivants. Ici l'apocalypse est venue de l'océan qui, tempête après tempête, engloutit les terres. Une famille a survécu au raz de marée, sur un ilôt menacé d'être bientôt submergé. Il faut partir ; les parents ne peuvent pas emmener les neuf enfants, en laissent trois. Et c'est l'histoire de cette famille déchirée, de ces vies à tout instant sous le surplomb de la mort, menacées par la faim, la noyade, la rencontre avec d'autres survivants, et l'espoir fou de retrouvailles.


 

David Fauquemberg : Bluff, Stock 2018

 

Bluff, c'est le nom d'un port de Nouvelle Zélande où un Français solitaire qui vient de parcourir à pied plus d'un millier de km, rencontre un vieux Maori qui l'embauche pour aller pêcher la langouste en compagnie d'un colosse polynésien. C'est un roman de mer, comparable à Typhon de Conrad : l'Océan est présent à chaque page, avec ses îles, sa houle et ses effroyables tempêtes ; c'est un roman de pêche, comparable au Grand marin de Catherine Poulain, avec les casiers, les appâts, et les précieux crustacés ; c'est aussi un roman d'amitié qui parle d'une civilisation en voie de disparition où les hommes savaient se diriger grâce aux étoiles.

 

Les marins d'aujourd'hui quand ils naviguent, même dans nos îles, ils sont penchés sur la boussole, ils pensent qu'à garder son aiguille rouge au bon endroit. Le GPS, c'est leur dieu tant qu'il marche, ils obéissent sans penser !... Je les observe et je me dis : ils font plus attention à rien. On dirait que le monde autour existe plus, ils écoutent pas l'océan, ils regardent même plus le ciel !... Ainsi parle un mort, Pius Mau Piailug (1932-2010)


 

Karla Suarez : Le fils du héros, Métailié 2017

 

trad. de l'espagnol (Cuba), El hijo del héroe, par François Gaudry

 

 

 

Comme beaucoup de Cubains nés après la mort du Che, le narrateur porte le même prénom que lui : Ernesto. Ses parents se sont rencontrés dans les années 60 au cours de la récolte de la canne à sucre à laquelle ils participaient comme travailleurs volontaires. Au début du récit, Ernesto s'apprête à s'envoler vers l'Angola. C'est là que son père est parti comme combattant internationaliste, c'est de là qu'il n'est jamais revenu. L'annonce de la mort de son père a fait de lui, à douze ans, « le fils du héros » mais aussi un garçon fermé, puis un homme prisonnier du passé, de l'Histoire et du plof plof des souvenirs, car : Parfois, les souvenirs sont comme des morceaux de pain trempés dans le lait. Ils se défont, mais pas en mies, plutôt en bouts informes qui font plof plof, en tombant dans le liquide. En courts chapitres dont les titres sont autant de références à des œuvres littéraires, Karla Suarez, dont je lis qu'elle est née à La Havane (en 1969) et vit à Lisbonne, raconte, à travers les tourments d'Ernesto, l'histoire récente de cette île qui, en se libérant de l'impérialisme états-unien, a porté l'espoir d'un changement radical de société. Et c'est aussi l'histoire d'une illusion. Et un très bon roman.

 


 

Paolo Cognetti : Les huit montagnes, Stock 2017

 

trad. de l'italien (Le otto montagne, 2016) par Anita Rochedy

 

 

 

La haute montagne, les forêts, les alpages, puis les pierres et la neige, les glaciers, sont essentiels dans ce roman qui est aussi l'histoire d'une solide amitié. Amitié entre un enfant de la ville (Milan), et un enfant de la montagne (le val d'Aoste). Cette amitié entre Pietro et Bruno, née dans l'exploration des torrents, des maisons abandonnées et les courses en montagne, résiste aux années et à l'éloignement. L'un ne quitte pas Grana dont il connaît chaque rocher, l'autre part dans l'Himalaya, revient à Grana, repart. Au cours d'un de ses voyages, il rencontre un vieux népalais et l'histoire racontée par celui-ci livre la clé du roman et le sens du titre. Nous disons qu'au centre du monde, il y en a un autre, beaucoup plus haut, le Sumeru. Et autour du Sumeru, il y a huit montagnes et huit mers.  (…) Et nous disons : lequel des deux aura le plus appris ? Celui qui aura fait le tour des huit montagnes, ou celui qui sera arrivé au sommet du mont Sumeru ? Au centre du monde des deux amis, il y a une maison adossée à la montagne, qu'ils ont construite ensemble.

 


 

J.M.G. Le Clézio : Alma, Gallimard, 2017

 

 

 

Ce sont deux récits tressés ensemble avec quelques autres aussi, et l'ensemble fait per­cevoir, dans le présent touristique, le passé colonial de l'île Maurice. Deux narrateurs princi­paux : l'un Jérémie Felsen, est arrivé dans l'île sous prétexte de faire un mémoire sur le dodo, ce gros oiseau incapable de voler et exterminé jadis par les marins. L'autre : Domi­nique Felsen, un pauvre blanc atteint de la lèpre, surnommé Dodo, vient de quiiter l'île pour la France où il devient un vagabond et marche de Paris à Nice. Deux rejetons d'une même famille qui s'est enrichie grâce aux plantations, de canne à sucre ou de tabac, s'est divisée, dont certains ont survécu dans l'aisance tandis que pour d'autres c'était la chute. Et n'espérez pas de happy end !

 

J.M.G. Le Clézio est attaché à l'île Maurice tout comme à la Bretagne d'où vient son nom. Et ce roman a manifestement des sources autobiogra­phiques. Il paraît en effet que l’ancêtre fondateur, Alexis-François Le Clézio, combattant à Valmy, a quitté son village du Morbihan pour l’Isle de France en 1794. Et quand l’Angleterre, en 1810, s'est emparée de l’île, rebaptisée alors île Maurice, la famille Le Clézio a pris la nationali­té anglaise. Mais au tournant du XXe siècle, des difficultés économiques et une dispute entre deux frères ont conduit à la diaspora en Europe (Angleterre, France) de toute une branche de la famille. Et cette histoire, tout comme celle de Raphus cucullatus, alias dodo, nourrit ce beau, ce très beau, roman.

 


 

Yves Pagès : Encore heureux, Éditions de l'Olivier 2018

 

 

 

Les lecteurs qui attendent d'un roman non seulement une histoire mais des surprises d'écriture et des exercices de style ont ici de quoi se régaler ! Car Yves Pagès est un drôle d'écrivain et ce roman est original. C'est en effet à travers des textes de styles très variés (exposé des motifs, coupures de presse, rapports d'expertise, audition de témoins) que se reconstitue peu à peu la vie de Bruno Lescaut, le personnage en cavale après un hold up bidon qui a mal tourné ! Et qu'il écrive à la manière d'un commissaire de police, d'un psychiâtre, d'un journaliste ou d'un universitaire, Yves Pagès est le plus souvent très drôle.

 


 

Jean François Billeter : Une rencontre à Pékin, Allia 2017

 

 

 

La rencontre qui donne son titre à ce récit a eu lieu il y a un demi-siècle. Françoise Billeter, parti étudier le chinois à Pékin, y rencontra celle qui devint, en dépit de toutes les difficultés administratives, son épouse. Cette période a déterminé le cours de sa vie. Il la raconte tout en avouant que ses souvenirs sont lacunaires et qu'il n'a rien noté à l'époque, mais c'est peut-être devenu un avantage, remarque-t-il. Il faut s'être délesté d'une grande partie du passé pour que l'essentiel apparaisse. Si dans les années 60 il a été bien difficile à l'auteur d'épouser une Chinoise, s'ils ont dû partir au moment de la Révolution culturelle, ce n'est que bien plus tard, au cours de leurs fréquents retours en Chine, à partir des an­nées 80 qu'ils ont appris l'histoire de ses parents à elle sous l'ancien régime. C'est ainsi un siècle d'histoire de la Chine qui sous-tend ce court, dense et pudique récit autobiogra­phique.

 


 

Sébastien Barry : Des jours sans fin, Éd. Joëlle Losfeld, 2018

 

trad. de Days without end, 2016, par Laetitia Devaux.

 

 

 

Un roman avec des troupeaux de bisons, des Sioux, des Tuniques bleues, et un jeune homme qui survit à toutes les calamités : le narrateur de cette aventure américaine est, comme l'auteur, irlandais. Il a pour nom Thomas McNulty et a été chassé d'Irlande par la famine. Parti, comme beaucoup d'autres, vers le Nouveau Monde, il y rencontre d'abord John Cole, son inséparable ami et bientôt amant. Pour survivre, ils se déguisent en femmes et distraient les mineurs de Daggsville, ils s'enrôlent ensuite dans l'armée et parti­cipent au massacre des Indiens des Grandes Plaines, puis ils sont entraînés dans la guerre de Sécession, et leur his­toire se poursuit au-delà de la victoire de l'Union.

 

Le ton sincère et ingénu de la narration, dont la traductrice a habilement rendu compte, at­tire la sympathie du lecteur, et ce roman se dévore comme on regarderait un immense western dont le héros n'est pas John Wayne mais un petit Irlandais au cœur tendre !

 

 

Niko Tackian : Toxique, le livre de poche, Calmann-Levy 2017

 

 

 

C'est un roman policier mais le mystère est moins ici l'identité de l'assassin que le passé de l'enquêteur. Car Tomar Khan est un drôle de flic, qui dès le début de l'histoire dézingue, sans vraiment faire exprès, un violeur, et plus tard cambriole une planque de deal pour payer un type qui est supposé être son père et qui le fait chanter.Tomar enquête sur le meurtre d'une institutrice. L'affaire est apparemment très simple, mais cette simplicité masque un personnage inquiétant qui donne à cette histoire son titre. Ainsi y a-t-il deux centres d'intérêt dans ce roman, et tous les deux sont plus psychologiques que littéraires. Mais le personnage du policier est attachant et voilà le lecteur lié !

 


 

Philippe Pollet-Villard : L'enfant-mouche, Flammarion 2017

 

 

 

Dans une note liminaire, l'auteur confie que cette histoire est inspirée de l'enfance de sa mère. Histoire mouvementée, exceptionnelle, dont il a fait un roman tragi-comique, un bon et agréable roman. L'histoire commence dans un dispensaire de Casablanca où une infirmière est mordue par un ouvrier agricole syphilitique. Cette infirmière reçoit un télégramme lui annonçant que sa sœur, à Paris, a été victime d'un accident. Alors sa vie prend une autre tournure : elle ne rentre pas au Maroc car elle est devenue, sans l'avoir vraiment voulu, responsable d'une petite fille, Marie, avec laquelle elle doit fuir Paris pour un village de l'est de la France. Et c'est de cette petite fille que bientôt dépend leur survie commune dans le village hostile, et occupé par les Allemands. C'est en 1944. Beaucoup de gens ont faim, chacun se débrouille comme il peut. Livrée à elle-même, Marie se met au service des uns ou des autres, pourvu qu'elle en tire de quoi manger ; c'est ainsi qu'elle devient die kleine Fliege, l'enfant-mouche.

 


 

 

Ron Rash : Par le vent pleuré, Seuil 2017

 

trad. de l'anglais (États-Unis) The Risen par Isabelle Rheinharez

 

 

 

Elle attend. Ainsi commence le joli prologue de cette histoire. Elle attend, des décennies passent et un jour les fortes pluies, en désagrégeant la berge, libèrent ce qui reste d'elle. Le narrateur, écrivain raté, alcoolique, très attachant, et son frère Bill, devenu un brillant chirurgien, allaient jadis pêcher des truites pour leur tyrannique gran-père sur ce qui a dû être une scène de crime. La reconstitution du passé est aussi prenante qu'une enqête policière mais le shérif n'intervient qu'à la fin ! D'ailleurs le crime n'a pas eu lieu dans l'Ouest lointain mais, à la fin des années 60, dans un tranquille village des Appalaches où les nouvelles des communautés hippies, de Grateful Dead et de la drogue parviennent à peine. Elle, la sirène, avait vécu dans une communauté, venait de Floride et ses parents l'avaient envoyée chez son oncle pour l'éloigner des « mauvaises influences ».

 


 

 

Matteo Righetto : Ouvre les yeux, La dernière goutte 2017

 

 

 

Voici ce qui arrivera un après-midi de juin, ainsi commence ce roman.

 

Et voici ce qui arrivera : Luigi prendra son sac à dos et ses chaussures de trek, passera chercher Francesca, et ils rouleront depuis Milan jusqu'aux Dolomites. Ils grimperont au sommet du Latemar, et là ils s'écrouleront de fatigue, et puis ils pleureront. Et le lecteur, au long de la randonnée, aura appris ce qui les lie, ce qui les sépare, et ce que signifie pour eux « Ouvre les yeux ». C'est un court et beau roman, émouvant.

 


fleury-la-montagne

 

Kaouther Adimi : Nos richesses, Seuil 2017

 

 

 

Les lecteurs d'aujourd'hui le savent : les romanciers contemporains ne suivent pas l'ordre linéaire de la chronologie mais celui, plus compliqué, de la mémoire, ayant compris qu'il n'y a de passé qu'au présent. C'est ainsi depuis l'Alger de 2017 que le roman de Kaouther Adimi raconte l'histoire d'une librairie, Les vraies richesses, créée à Alger en 1935 par un amoureux fou des livres, Edmond Charlot, ce « passeur de culture » qui fut l'ami de Camus et de bien d'autres auteurs, et aussi leur éditeur. Et en 2017, Ryad, un étudiant peu sensible à la littérature, vient de Paris pour vider ce qui reste de ces Vraies richesses. C'est ainsi l'histoire de l'Algérie depuis les années 30 qui se déploie par fragments à partir de celle du 2 bis de la rue Hamani, et c'est vraiment un très bon roman.

 

 

 


 

Éric Vuillard : L'ordre du jour, Actes Sud 2017.

 

 

 

Ce livre n'est pas un roman mais un récit. Et ce récit parle d'une période que les livres d'histoire et nombre de romans aujourd'hui ressassent, la période qui a amené Hitler au pouvoir avec ce qui s'ensuivit. C'est pourquoi longtemps j'ai regardé cette nouveauté auréolée du prix Goncourt sans avoir envie de la lire. Or, sans être une farouche adepte de l'autocri­tique, je dois avouer que j'avais bien tort. Car ce récit est remarquable : incisif, intelligent et beau.

 

D'abord, une réunion secrète, on comprend que c'est à Berlin, des messieurs sortent de leus grosses berlines noires devant un palais, ils sont vingt-quatre, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d'épaules rembourrées de laine... L'auteur les nomme un par un, ils sont là pour passer à la caisse, le parti nazi a besoin de fonds.

 

C'est à la veille de l'Anschluß. On passe de Vienne à Londres, là où l'histoire se décide, et c'est à la fois drôle et tragique. Mais revenons à ces vingt-quatre, les bailleurs de fonds du nazisme, nous les connaissons sous d 'autres noms. Ils s'appellent BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. Sous ces noms nous les connaissons. Nous les connaissons même très bien. Ils sont là, parmi nous, entre nous. Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d'entretien, nos radio-réveils, l'assurance de notre maison, la pile de nos montres. Ils sont là, partout, sous forme de choses. Autrement dit, ils sont toujours là, n'ont pas disparu comme tant de pauvres gens dans les ruines de Berlin. Leurs fortunes demeurent, ils ont même payé des réparations aux rescapés des camps après de longues négociations.

 

Ce récit du passé, ancré dans le présent, est dense, écrit avec humour dans une langue bellissime. Il semble donc qu'on puisse faire confiance au jury du Goncourt !

 


 

Claudie Gallay : La beauté des jours, Actes Sud 2017

 

 

 

Jeanne menait une vie calme, heureuse et régulière. Les matins et les soirs. Les jours. Il n'y avait pas beaucoup de différences.

 

En général :

 

Le lundi elle allait à la piscine.

 

Le mardi était le jour du macaron.

 

Le mercredi celui des courses et du ménage.

 

Le jeudi elle passait à la bibliothèque.

 

Le vendredi, avec des amis, ils allaient au cinéma.

 

Le week-end, il y avait les filles.

 

Le dimanche, un déjeuner à la ferme.

 

Jeanne travaille à la poste, elle observe les clients, elle les classe. Elle fait des listes, et pas seulement de courses. Elle aime les nombres palindromes. Elle écrit à Marina Abramovic, une artiste dont elle a entendu parler en Terminale, qu'elle admire, qui ose se mettre en danger.. Elle suit parfois des inconnus dans la rue. Et c'est ainsi qu'elle rencontre Martin, qu'elle a aimé dans son adolescence puis perdu de vue. Elle est attachée à son mari, ses filles, son amie Suzanne, sa maison d'où elle voit passer les trains, et où Rémy, le mari, rénove la cuisine. Elle aime ses parents et sa M'mé qu'elle voit tous les dimanches à la ferme, mais elle rêve aussi d'une vie moins prévisible.

 

C'est un beau personnage, cette Jeanne, liée à d'autres tout aussi attachants et l'écriture vigoureuse de Claudie Gallay atteint une sorte de perfection dans la simplicité.

 


 

 

Mathias Énard : Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, Actes Sud 2010.

 

 

 

Conseil aux lecteurs : ne pas se contenter de découvrir les nouveautés qui s'alignent sur les présen­toirs de la bibliothèque, mais s'attarder et fureter dans les rayons. C'est ainsi que j'ai découvert un petit trésor, ce roman de Mathias Énard dans lequel Michel-Ange arrive à Constantinople, le 13 mai 1506, à l'invitation du sultan Bajazet, pour y concevoir un pont sur la Corne d'Or. Rencontre d'un immense artiste de la Renaissance italienne (qui « ne se lave jamais ») et des raffinements du monde ottoman. La fiction s'empare ici du réel et ils deviennent indiscernables, l'écriture est précise et d'une somptueuse beauté.

 


fleury-la-montagne

 

Marie-Hélène Ferrari : Le trou dans le vent, Éditions Clémentine 2010

 

 

 

Même s'il n'est pas tout récent ce roman policier est une nouveauté à la bibliothèque où, jusqu'ici, n'était pas entré le commissaire Pierucci, de Bonifacio. L'histoire commence à Venise où Pierucci passe avec son fils une semaine de vacances. Il découvre un cadavre éviscéré, ce qui l'amène à faire la connaissance de Brunetti, l'intelligent commissaire des romans de Donna Leon. Rentrant en Corse, il apprend la mort d'un de ses amis assassiné selon le même modus operandi. Les meurtres sont en rapport avec le trafic de vases étrusques. Aux prises avec ses problèmes privés (l'éducation de son fils et ses amours), le commis­saire Pierucci est entraîné dans une enquête qui le conduit à Madrid et à Bruges ; l'enlève­ment de son fils crée un suspense certain. Sans ce suspense j'aurais probablement lâché ce livre avant la fin. Et pas par sympathie pour Brunetti, qui dans ce roman est égratigné (C'était un bonhomme assez massif, d'un certain âge, dont Pierucci pensa qu'il avait le sex-appeal d'une horloge suisse. Il n'était pas non plus très convivial et l'observait avec une sorte de minéralité taurine. Une fois qu'ils se furent bien dévisagés, ils passèrent devant une secrétaire qui fut le second objet d'envie du Bonifacien. Blonde, maquillée comme un modèle, raffinée et élégante... ), mais à cause du style convenu et de la fréquence des clichés. Le seul élément un peu original ce sont les répliques du fils, Angelo, à son père mais le fils hélas est assez rapidement pris en otage !

 


 

Maryam Madjidi : Marx et la poupée, Le nouvel Attila 2017

 

 

 

C'est un ensemble de chapitres courts, autant de souvenirs discontinus, qui donnent corps à ce roman autobiographique : une petite fille naît à Téhéran en 1980, comme l'auteur, de parents étudiants et communistes ; quelques années plus tard, après avoir enterré leurs livres subversifs, distribué les jouets de la petite, tous les trois doivent fuir. Le père d'abord, à Paris, où la mère et leur fille le rejoignent ensuite. Elle a six ans. Arrachée à sa grand-mère, ses oncles et ses cousins, privée de sa langue maternelle, la voici exilée. D'abord muette, elle apprend bientôt la langue nouvelle, et refuse de conserver celle de son père, le persan. Bien des années plus tard, elle retourne en Iran. En résumé, Maryam Madjidi raconte son exil de jeune Iranienne qui vacille entre deux cultures et le récit, d'abord tragique, mais souvent drôle, prend parfois l'allure d'un conte fantastique. C'est une voix singulière et un fort bon roman !

 


 

Lola Lafon : Mercy, Mary, Patty, Actes Sud 2017

 

 

 

Le titre de ce roman est aussi celui d'un roman dans le roman, supposé écrit par une uni­versitaire américaine, Gene Neveva, à laquelle s'adresse, dès les premières lignes, la nar­ratrice : Vous écrivez les jeunes filles qui disparaissent. Vous écrivez ces absentes qui prennent le large et l'embrassent sans en trier le contenu, élusives, leur esprit fermé aux adultes. Vous interrogez notre désir brutal de les ramener à notre raison. Vous écrivez la rage de celles qui, le soir, depuis leur chambre d'enfant, rêvent aux échappées victo­rieuses, elles monteront à bord d'autocars brinquebalants, de trains et de voitures d'incon­nus, elles fuiront la route pour la rocaille. Plus que des jeunes filles enlevées et élevées par des Indiens auxquelles le roman fait seulement allusion, il est question ici de Patricia Hearst, fille d'un très riche patron de presse, réellement kidnappée en 1974 par un groupe de jeunes révolutionnaires dont elle adopte rapidement la cause au point de braquer avec eux une banque. Gene Neveva, venue pour une année enseigner l'anglais dans une petite ville des Landes, est char­gée par l'avocat de la famille Hearst de rédiger un rapport visant à innocenter « Patty » en montrant qu'elle a été manipulée. Elle engage comme assistante une jeune étudiante qui se fait appeler Violaine, a le même âge que l'accusée et qui, classant les articles, écoutant les messages enregistrés, ne croit pas au lavage de cerveau. Violaine seule semble comprendre Patricia et son désir de quitter l'autoroute que sa famille a tracée pour elle.

 

Ce roman mêle habilement réalité et fiction, il est riche, complexe, et magnifiquement écrit. La longue citation est là pour vous en convaincre !

 


 

Jenni Fagan : Les buveurs de lumière, Métailié, 2017

 

trad. de l'anglais (Écosse) :The Sunlight Pilgrims, 2015, par Céline Schwaller.

 

 

 

En 2020 commence le pire hiver qu'on ait connu au Royaume-Uni. L'Europe est paralysée, la ville de Chicago isolée, les gens meurent de froid et de faim et le Maroc même est enseveli sous la neige. C'est au début de cette période glaciale (il ne fait encore que – 6° alors que la température va descendre à – 56 ° au cours du roman !) qu'un géant tatoué nommé Dylan MacRae arrive de Soho où, depuis son enfance il vivait dans un cinéma, pour habiter la caravane que sa mère lui a léguée dans un camp au nord de l'Écosse. Dans ce camp de caravanes, il rencontre des gens peu conventionnels et attachants : une femme qui cire la lune, sa fille qui a d'abord été un petit garçon, un vieil astronome alcoolique, un homme qui attend l'arrivée des extra-terrestres, une star du porno, et d'autres encore. Et dans cette atmosphère de fin du monde il découvre, et le lecteur avec lui, quelle histoire secrète le lie à ces terres. Si le froid,la neige et un vent glacé parcourent le roman, les dialogues sont aussi chaleureux, et savoureux, que les relations entre Dylan et ses voisines. Bref, c'est très bon !

 


 

Miguel Bonnefoy : Sucre noir, Rivages 2017.

 

 

 

Le jour se leva sur un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d'une forêt.

 

Ce trois-mâts de dix-huit canons est le bateau d'un illustre (et bien réel) flibustier, Henry Morgan, qui meurt en emportant avec lui son trésor quand la frégate s'enfonce dans le marécage.

 

Trois siècles plus tard, un village s'installa là où le bateau avait disparu.

 

Dans cette île des Caraïbes où la famille Otero cultive la canne à sucre, persiste la légende du trésor disparu. Et l'histoire se poursuit sur plusieurs générations, avec des rêves d'amour ou de richesse, dans des odeurs de rhum, d'agrumes et de cannelle.

 

Du sucre noir des jours, il ne reste finalement que le trésor...

 

C'est un beau roman d'aventures au parfum d'enfance !

 


 

 

 

 

Richard Wagamese : Jeu blanc, Zoé 2017

 

traduit de l'anglais (Canada) Indian Horse, 2012, par Christine Raguet.

 

 

 

Après Les Étoiles s'éteignent à l'aube, voici un deuxième roman nourri par l'origine in­dienne (ojibwé) de son auteur. Le premier était très bon, celui-ci est meilleur encore et décrit avec force et subtilité les méfaits de la paix blanche..

 

Devenu un buveur invétéré, Indian Horse, le narrateur, est envoyé dans un établissement de soins et là, pour reprendre le cours de sa vie, il accepte d'écrire son histoire. C'est celle d'un jeune Indien devenu orphelin, emprisonné dans un internat chrétien et sauvé par le hockey sur glace. Il est doué, surdoué même, mais aux yeux des Blancs, il reste un Indien. Or les Blancs croient que ce jeu est à eux, comme ils croient que le monde leur appartient.

 

 

 


 

 

Sorj Chaladon : Le jour d'avant, Éd. Grasset & Fasquelle, 2017

 

Ce roman est dédié à la mémoire des 42 mineurs morts à la fosse Saint-Amé de Liévin-Lens, le 27 décembre 1974. Le narrateur y évoque son frère, mineur de fond, l'explosion dûe au grisou et les 42 travailleurs tués par la mine, ou plus exactement par le souci du rendement qui a fait négliger la sécurité. Le souvenir de cette catastrophe hante la mé­moire du narrateur et en cache un autre que je me garde bien de révéler ici. Pour « se venger de la mine », le narrateur devient meurtrier. Le lecteur va de surprise en surprise et s'étonne devant le puissant effet de réel de tout récit. Un peu dans la veine de Profession du père, c'est encore un excellent roman de Sorj Chalandon.


 Maja Lunde : Une histoire des abeilles, Les Presses de la Cité, 2017

 

Traduit du norvégien Bienes Historie, 2015, par Loup-Maëlle Besançon.

 

Malgré son titre, ce livre n'est pas un traité d'entomologie mais bel et bien un roman ou, plus exactement, un ensemble de trois récits qui, tressés ensemble, survolent le devenir des abeilles à partir du XIXème siècle. Trois personnages, trois continents, comme dans La tresse, et trois époques : William, en Angleterre (Hertfordshire), au milieu du XIXe siècle, George dans l'Ohio (USA) au début du XXIème et Tao dans le Sichouan (Chine) à l'orée du XXIIème. L'un construit les plans d'une nouvelle ruche pour mieux observer et connaître les abeilles, l'autre est apiculteur et assiste impuissant à leur lente extinction, la dernière enfin travaille à polliniser les arbres fruitiers dans un pays où les abeilles n'existent plus. Sans jamais pontifier ni ennuyer, ce roman invite à réfléchir sur les conséquences qu'aurait une telle disparition.

 


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Évelyne Pisier, Caroline Laurent : Et soudain, la liberté, Les escales 2017.

 

 

 

Caroline Laurent est venue naguère à Charlieu accompagner un auteur publié par les éditions Les escales où elle travaille. Et voici, avec Et soudain, la liberté, l'éditrice devenue écrivain. Elle le doit à Évelyne Pisier : l'envoi d'un manuscrit, une rencontre, une amitié, la mort de l'auteur, la nécessité d'achever le récit. C'est donc un roman à deux voix, ou comme un édifice dont l'échafaudage resterait visible, ce qui donne à ce livre sa singularité et sa force : le lecteur y assiste à la façon dont une vie se métamorphose en roman. L'histoire de Lucie (Évelyne P.) et de sa mère est celle d'une libération, libération des femmes et des mœurs, celle d'une génération qui a milité pour que les femmes disposent de leur corps et s'est enthousiasmée pour la révolution cubaine. Et l'histoire de ce livre est celle d'une belle amitié.

 


 

Ingrid Astier : Haute voltige, Gallimard (série noire) 2017

 

Le héros, oui héros, de ce roman policier est un monte-en-l'air : un Serbe taiseux que les policiers ont surnommé « le Gecko » parce qu'il escalade les immeubles, marche sur les toits de Paris, s'empare sans effraction de bijoux et montres de luxe dans les étages élevés des beaux quartiers, et va même au cours du récit jusqu'à subtiliser, dans son atelier, des tableaux de Bilal. Un roman policier ne se raconte pas ; sachez seulement que celui-ci s'ouvre sur l'attaque audacieuse d'un riche Saoudien en route pour l'aéroport qui semble n'avoir aucun rapport avec le Gecko. L'enquête met en jeu bien des personnages, policiers souvent sympathiques et truands étonnamment raffinés et puis Paris est très présent, ses rues, ses toits, ses dômes et ses coupoles.

 

Ingrid Astier -c'est elle qui nous a remis, naguère, le prix des petites bibliothèques- est cultivée, son écriture est alerte et ses dialogues sont réjouissants, bref elle a réussi là un bien bon roman.

 


 

Orhan Pamuk : Cette chose étrange en moi, Gallimard, 2017

 

roman traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy

  

Les sous-titres de ce long roman donnent d'entrée de jeu un aperçu de l'ensemble :

 

La vie, les aventures, les rêves du marchand de boza

 

Mevlut Karatas et l'histoire de ses amis

 et

Tableau de la vie à Istanbul entre 1969 et 2012

 

                                                           vue par les yeux de nombreux personnages.

      

La lecture est une savoureuse déambulation dans Istanbul, pendant une quarantaine d'an­nées, sur les pas de Mevlut arrivé là enfant, avec son père. Le père se fait vendeur ambu­lant de yaourt et, le soir, de boza ; le fils va à l'école. La mère et les soeurs sont restées dans leur village d'Anatolie. Puis Le fils grandit, il enlève celle qui va devenir sa femme en la prenant pour une autre ; il devient père et lui aussi vend de la boza. Istanbul change, les bidonvilles sont remplacés par des immeubles, le yaourt se vend désormais à l'épicerie, dans des pots. Beaucoup s'enrichissent, les adversaires politiques s'affrontent, les uns boivent de l'alcool, les autres n'en boivent pas, ou sous la table ! Certaines portent le fou­lard, d'autres non et fument... Et Mevlut, resté pauvre et devenu veuf, continue à vendre de nuit sa boza avec l'étrange pouvoir de se sentir heureux !

 

Ce n'est qu'un maigre aperçu de ce puissant et long roman. Et j'imagine que certains lec­teurs, arrivés à la 661ème page, aimeraient que l'histoire continue tant il est difficile, après cette longue immersion, de quitter le monde coloré et animé des rues stambouliotes.

 


 Martin Suter : Éléphant, Christian Bourgois Éd., 2017

 

trad. de l'allemand par Olivier Mannoni.

 

Lorsqu'il revient un soir dans son antre avec une « cuite tournante », Schoch, un SDF de la région de Zurich, aperçoit un petit éléphant rose avant de s'endormir. L'alcool donne à la longue des hallucinations, sans doute, mais cet éléphant-là est bien réel. Comme le récit n'est pas linéaire le lecteur découvre progressivement comment cette « créature » est venue au monde et de quels intérêts elle est l'enjeu.Une poursuite s'engage entre ceux qui s'y attachent, lui donnent un nom et veulent la sauver et ceux qui ont commandité sa naissance et veulent en tirer profit. Qu'adviendra-t-il du petit éléphant luminescent, mais aussi du SDF qui l'a découvert, du vétérinaire qui l'a caché, de la vétérinaire qui l'a soigné, du Birman qui sait parler aux éléphants et lire dans leurs yeux, des Chinois qui ont piloté le projet ? C'est un roman d'aventure, en somme, et l'aventure est contemporaine : y a-t-il encore place pour la compassion et la bonté, voire le sacré, dans un monde où la recherche scientifique est au service de l'économie marchande ?

 


 

Jonas Lüscher : Monsieur Kraft ou la théorie du pire, Éd. Autrement, 2017

 

trad. de l'allemand (Suisse) par T. Marwinski.

 

 

 

Ce roman est entré à la bibliothèque parce qu'il a la réputation d'être drôle. Et il l'est ! Ainsi lorsque, dans l'avion qui l'emporte vers la Silicon Valley où il va tenter de gagner un concours et beaucoup d'argent en répondant à une question posée à l'occasion du trois centième anniversaire de la parution des Essais de théodicée de Leibniz (je fais court, mais il faut bien donner ici une idée du style), Kraft se remémore sa première invitation à sa femme actuelle : … il tenta de l'impressionner en lui servant une panoplie de connaissances qui, dans le milieu universitaire de Tübingen, pouvaient passer pour éminentes, ainsi qu'un rôti aigre-doux accompagné de spätzles faits maison ; l'ensemble fut une réussite, car, après le départ des autres convives à une heure avancée, Heike lui proposa de l'aider à faire la vaisselle, action interrompue par la conception de leurs filles jumelles dont Kraft, à dix mille mètres au-dessus du niveau de la barrière de glace, un verre de jus de tomate à la main, se remémorait maintenant la naissance et les premiers anniversaires et, arrivé au troisième, il fut gagné par le sentiment que, durant les quatorze dernières années, il n'avait jamais pu terminer cette fameuse vaisselle à moitié commencée, tant les besoins de sa jeune épouse et de ses filles avaient empiété sur sa vie déjà bien remplie par les cours, l'autogestion universitaire, la nécessité de publier et le désir de se mettre en valeur, si bien qu'il lui fallut admettre que ce deuxième mariage n'était pas de nature à lui faire oublier l'échec du premier.

 

Tout en cherchant, vainement, à préparer sa conférence et en observant autour de lui, autant le papier peint de la chambre où il est hébergé que la conversation de deux étudiants à la table qu'il partage un jour avec eux sur le campus universitaire, Kraft se souvient de différents épisodes de sa vie, pas seulement amoureuse mais aussi intellectuelle. L'auteur a étudié la philosophie, il connaît bien le néolibéralisme, et ses connaissances sont là, en arrière plan, mais il n'en fait point étalage et jamais le récit ne manque d'humour. On dit parfois que l'humour est une forme courtoise du désespoir, et il me semble que c'est parfaitement vérifié par le dernier chapitre du roman.

 


Thomas Flahaut : Oswald, Éd. de l'Olivier, 2017

 

 

 

Ostwald est le premier roman d'un jeune homme né à Montbéliard (en 1991). Il raconte l'errance de deux frères qui ont la malchance de se trouver à proximité de la Centrale de Fessenheim le jour où un tremblement de terre provoque une catastrophe nucléaire. N'ayant pas fui assez vite, ils sont évacués vers un camp en pleine forêt, cette forêt où ils venaient, enfants, avant que l'usine de leur père (Alstom) ne ferme, avant que leurs parents ne divorcent. Ils s'évadent et traversent une Alsace dévastée et déserte, ou presque déserte. La conjugaison de ces trois tragédies, nucléaire, industrielle, familiale, fait de ce roman la description lucide et dsespérante d'un monde en voie de disparition.

 

Mais l'écriture est sobre et limpide, la phrase concise et le style, qui n'a rien d'apocalyptique, a quelque chose de...rassurant.

 


 

Colson Whitehead : Underground railroad, Albin Michel 2017, trad. Serge Chauvin

 

 

 

« Underground railroad », c'était le nom d'un réseau clandestin grâce auquel, avant la guerre de Sécession, des abolitionnistes aidaient des esclaves à s'enfuir. Et, comme s'il entendait ce nom avec des oreilles d'enfant, Colson Whitehead a imaginé une véritable voie ferrée souterraine, secrète, permettant aux esclaves fugitifs de partir chercher refuge dans les États du nord. Il raconte l'histoire d'une jeune esclave née en Géorgie dans une plantation de coton, sa longue fuite, grâce au réseau, à travers la Caroline du Sud jusqu'à l'Indiana en passant par le Tennesse, et sa traque par un chasseur d'esclaves. Conduit comme un roman d'aventure, ce livre permet de mieux comprendre le passé, violent, conflictuel, des États-Unis ( États unis peut-être mais très différents) et les effets présents, raciaux, sociaux, de ce passé. L'intérêt de l'Histoire, en somme, à travers l'agrément d'une histoire !

 


 

 

Alice Zeniter : L'art de perdre, Flammarion 2017

 

 

 

C'est à partir de la détresse de Naïma, une des quatre filles d'Hamid, lui-même fils d'Ali, ce Kabyle qui « a fait Monte Cassino » et se retrouve en France comme « harki » au moment de l'indépendance de l'Algérie, qu'Alice Zeniter raconte l'histoire d'une famille et, à travers elle, celle de l'Algérie. C'est chercher à sortir du silence qui a longtemps enveloppé ce conflit, à entendre le point de vue des vaincus, ceux qui ne font pas l'histoire, et à comprendre les effets, ou plutôt les méfaits, actuels de tant de silence.

 

Un très beau, très riche, très instructif roman.

 


Claudie Gallay : Dans l'or du temps, Éd. Du Rouergue, Jai lu, 2006

 

 

 

Ce livre n'est pas une nouveauté éditoriale, mais il se trouve à la bibliothèque, aux côtés d'un beau roman de la même Claudie Gallay, Les déferlantes.

 

Le titre emprunte une expression au faire-part de décès d'A. Breton : Je cherche l'or du temps. Car Breton, curieusement, est présent dans ce roman qui commence pourtant par le départ en vacances, banal, d'un bon père de famille avec sa femme et leurs deux filles ; ils vont comme chaque année en Normandie, La répétition des choses ça rassure. Or un jour, en allant acheter de la peinture et des fraises, cet homme, jamais nommé, aide une vieille dame à porter son panier jusque chez elle. Et chez elle, il y a des kachinas, ces statuettes sculptées par les Indiens Hopis dont Breton était amateur, et un masque. À partir de lcette rencontre tout se détraque lentement, et le roman, qui repose sur une connaissance précise de la littérature ethnographique, devient... envoûtant.

 


Jon Kalman Stefanson : À la mesure de l'univers, Gallimard 2017.

 

Ce beau roman islandais est la suite de D'ailleurs, les poissons n'ont pas de pieds. Ari rentre en Islande où la mort de son père approche.

Nous sommes à Keflavik. Cette ville excentrée et surprenante, ses quelques milliers d'habitants, son port vide, son chômage, ses concessionnaires automobiles, ses camionnettes à hamburgers, et cette terre si plate que, depuis le ciel, on dirait une mer étoilée. Keflavik aujourd'hui mais aussi dans les années quatre-vingt et jadis. Retrouvailles et remémorations : les générations se succèdent, les personnages sont nombreux, et le monde a changé. Comme souvent aujourd'hui, le récit n'est pas linéaire mais procède par  va-et-vient temporels, les histoires s'enchevêtrent donc et le lecteur risque bien d'en perdre le fil... Sans doute une deuxième lecture serait-elle nécessaire pour rassembler les pièces du puzzle !

 


 

Daniel Pennac : Le cas malaussène (1. Ils m'ont menti), Gallimard 2017.

 

Les lecteurs qui ne connaîtraient pas encore l'univers de Daniel Pennac risquent de se sentir d'abord un peu perdus tant il y a ici de personnages nés dans ses romans précédents. Les enfants ont grandi, les adultes ont vieilli, mais les aventures de la tribu sont toujours aussi pittoresques : un enlèvement rocambolesque avec demande d'une rançon de 22 807 204 euros, un écrivain sous haute surveillance parce qu'il est adepte des vévés (vérités vraies), et Bejamin Malaussène « fils de sa mère et de père inconnu », directeur littéraire aux éditions du Talion et « bouc émissaire professionnel ». L'écriture est vive et heureuse, la lecture réjouissante !

!


 

Laetitia Colombani : La tresse, Grasset, 2017.

 

 

 

Comme l'auteur le rappelle en exergue, une tresse est  un assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés. Et ce roman est l'entrelacs régulier de trois histoires, ponctué par les remarques de celle qui écrit en les tressant. Trois histoires indépendantes en effet, trois vies de femmes, trois continents : Smita, une Intouchable, en Inde ; Giulia, dont le père dirige un atelier de cascatura en Sicile ; Sarah, avocate brillante et surmenée, au Canada. Toutes les trois sont animées par la même rage de vivre et quand s'achève la tresse, le roman, le lecteur apprend ce qui les relie et c'est... une histoire de cheveux !

 

L'écriture est limpide, la construction du texte habile et séduisante.

Laetitia Colombani : La tresse, Grasset, 2017.

 

 


 

Carson McCullers : Frankie Addams, Stock 2017

 

 

 

Le titre original de ce roman publié la première fois aux États-Unis en 1946 est The Mem­ber of the wedding. Partir loin de la Géorgie avec son frère et sa nouvelle épouse à l'issue de leur mariage, c'est le rêve de Frankie Addams, une adolescente de 13 ans, le person­nage central, rebelle et un brin mythomane, de cette histoire. Le récit couvre les quelques jours d'un mois d'août étouffant qui précèdent le mariage, tantôt dans les rues de la ville où  Frankie part rôder, tantôt dans la maison, la cuisine surtout, où elle se sent prisonnière en compagnie de Bérénice Sadie Brown, la domestique noire, et de son petit cousin John Henry West. Prisonnière et seule, seule surtout :« Le terrible avec moi, c’est que pendant longtemps, je n’ai été qu’un Je. Tout le monde fait partie d’un Nous, sauf moi. Si on ne fait pas partie d’un Nous, on se sent vraiment trop seul. » Le titre de la traduction laisse de cô­té l' essentiel du roman : le désir de ne faire qu'un avec d'autres.

 


Karen Viggers : Le Murmure du vent, Les Escales 2017

 

Dans La Maison des hautes falaises, les baleines étaient à l'horizon du récit. C'est au tour des kangourous d'habiter Le Murmure du vent, ce troisième roman d'une vétérinaire australienne, spécialiste de la faune sauvage. Le personnage central, Abby, est une jeune biologiste. Quand on se destine comme elle à la recherche, on accepte de toucher un salaire de misère pour déambuler au milieu des kangourous et effectuer des séries de mesures susceptibles de contribuer à la compréhension de tout un écosystème. Or l'écosystème, justement, est menacé par la sécheresse et le trop grand nombre de kangourous ; l'État décide d'en éliminer quelques-uns. Ce roman n'est pas pour autant un plaidoyer écologiste. Il comporte une histoire d'amour, un souvenir d'enfance mal enterré, une amitié avec une vieille dame, sur fond de terre australienne et d'hommage aux aborigènes autrefois spoliés de leur territoire.  Les lecteurs des deux romans précédents de Karen Viggers y reconnaîtront son univers mais je me demande si le fait d'entrevoir l'échafaudage de cette histoire ne lui fait pas perdre un peu du charme qu'avaient les romans précédents.

 


Fred Vargas : Quand sort la recluse, Flammarion 2017

 

Les recluses, ce sont ces femmes qui, jadis, se laissaient emmurer vivantes mais ce sont aussi des araignées dont le venin nécrose les chairs. Jusqu'au dénouement le roman de Fred Vargas joue avec bonheur de cette ambiguïté.

Adamsberg revient d'Islande pour une nouvelle enquête, rondement menée, puis s'aventure, à l'insu de sa hiérarchie, dans une recherche apparemment vaine, considérant comme suspectes quelques morts par piqûre d'araignées, ces araignées discrètes qu'on appelle des recluses. Or il a le cerveau brumeux, le commissaire Adamsberg, plus brumeux que jamais, et l'inconscient actif !  Une partie de la brigade refuse de le suivre dans ses brumes. Ils sont tous là, Vérenc le Béarnais à la chevelure étrange,  Rétancourt, la corpulente déesse, le naïf et dévoué Estalère, Froissy et ses réserves de nourriture, le chat sur la photocopieuse et Mordent, et Danglard qui aime toujours autant le vin et les citations, etc... Dialogues savoureux, mystère entretenu, c'est un bon, un excellent roman policier, et cette fois encore l'auteur tire parti de ses compétences d'archéologue.

 


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Hannelore Cayre : La Daronne, Métailié 2017

 

Un polar superbe que le critique de Libération juge « autant poignant que bidonnant ». Quand elle n'écrit pas, H. Cayre (c'est évidemment un pseudonyme) est avocate pénaliste à la Cour d'Appel de Paris : les dealers sont ses clients, elle côtoie les traducteurs d'écoute téléphonique, bref elle sait de quoi elle parle quand elle raconte la vie de Pa­tience Portefeux, 53 ans, bilingue (français/arabe), chargée des écoutes téléphoniques dans les enquêtes des stups et du grand banditisme. Patience a une vieille mère dans une maison de retraite à 3000 euros par mois, l'auteur aussi a connu les visites démorali­santes à l'EPHAD. C'est donc un mélange de semi-autobiographie et de fiction, mais ce qui est remarquable dans ce roman, c'est le ton : une sorte de lucidité, une objectivité dé­barrassée de tout jugement moral qui parvient à rendre drôles les aspects les plus sombres de la vie sociale. Si vous avez raté la venue d'Hannelore Cayre au Carnet à spi­rales, ne ratez pas aussi son roman !

 


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Tommi Kinnunen : Là où se croisent quatre chemins, Albin Michel 2017

 

C'est dans un petit village du nord de la Finlande que se croisent ces quatre vies, dans une même famille, dans une même maison. Quatre vies, quatre chemins suivis tour à tour, en commençant, en 1895, par Maria, une sage-femme indépendante et déterminée, qui élève seule sa fille, Lahja. Le prologue est le récit de la mort de Lahja (en 1996). Celle-ci, dans un dernier souffle, demande pardon à son mari, Onni, le troisième personnage du roman. Le quatrième, c'est Kaarina dont une découverte éclaire, dans l'épilogue, les derniers mots de sa belle-mère. Encore une histoire qui repose sur un secret de famille ! Ce roman, un premier roman couronné de succès en Finlande, permet une immersion  dans ce qu'a été la société finlandaise au cours du XXe siècle.

 

 


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Sandrine Collette : Les larmes noires sur la terre, Denoël, coll « Sueurs froides », 2017.

 

En dépit de la collection dans laquelle il est publié, ce roman ressemble plus à une sorte de « socio-fiction » qu'à un polar. Le personnage principal, Moe, est une jeune fille des îles qui a rencontré un parisien et s'est envolée imprudemment avec lui vers la métropole. Pour des raisons qu'il appartient à chaque lecteur de découvrir, elle échoue quelque temps plus tard à la Casse, avec un bébé sans nom. La Casse, c'est une sorte de ville où les pauvres sont enfermés, d'où ils partent travailler chaque jour, sont logés dans des carcasses de voiture et vivent dans la peur constante de leurs voisins et des gardiens. On attribue à Moe une 306 grise dans une ruelle où vivent cinq autres femmes, qui l'accueillent et la protègent. C'est une histoire inattendue, noire et écrasante dans laquelle la solidarité seule donne une bouffée d'espoir.

 

 


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Édith Masson : Des carpes et des muets, Les éd. du sonneur, 2016

 

Quand, en vidant le canal, on découvre un sac de plastique décoré d'un tournesol bleu rempli d'os humains, le maire doit bien appeler les gendarmes. Ce roman pourtant n'est pas une enquête policière et qu'importe finalement qui est l'assassin ! C'est plutôt un voyage dans la mémoire d'un village : la découverte des ossements en effet remue la vase et fait remonter à la surface tout ce qu'on oublie et « qui tourne dans (les) mémoires comme des carpes dans l'eau profonde ». C'est un joli premier roman.

 

 

 


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Emmanuel Venet : Marcher droit, tourner en rond, Verdier 2016

 

 Il s'agit du long monologue d'un homme au cours des funérailles de sa grand-mère  Je ne comprendrai jamais pourquoi, lors des cérémonies de funérailles, on essaie de nous faire croire qu'il y a une vie après la mort et que le défunt n'avait de son vivant, que des qualités. Ainsi, pendant que se succèdent les discours sur la  défunte grand-mère, se met-il à ressasser les contradictions et l'incohérence de la plupart des membres de sa famille. Il aime la logique en effet, mais aussi le scrabble, les catastrophes aériennes et Sophie Sylvestre qui, comme Denis Diderot, Robert Redford,  Zinédine Zidane, et quelques autres dont il connaît la liste par cœur, a les initiales du bonheur !  Regarder la société par les yeux de ce narrateur que le syndrome d'Asperger a rendu « asociognosique », c'est-à-dire incapable de se plier à l'arbitraire des conventions sociales, est absolument réjouissant car cette rumination  produit un effet d'humour et donne à chaque page l'occasion de sourire.

 

 


Tanguy Viel : Article 353 du code pénal, Éditions de Minuit 2017

 

Voici encore un grand et beau roman. Il s'ouvre en mer, du côté de la rade de Brest, où un homme jette par dessus bord son compagnon de pêche avant de ramener tranquillement le bateau au port. Très vite arrêté, cet ancien ouvrier de l'arsenal, Martial Kermeur, s'adresse, dans un long monologue, au magistrat instructeur : « Sûrement, ce genre de type, j'ai dit au juge, si on avait été dans un village de montagne ou bien dans une ville du Far West cent ans plus tôt, sûrement on l'aurait vu arriver, à pied peut-être franchir les portes de la ville, à cheval s'arrêter sur le seuil de la rue principale, en tout cas depuis le relais de poste ou le saloon, on n'aurait pas mis longtemps à comprendre à qui on avait affaire ». Mais on est dans un village sinistré du Finistère, à l'époque des licenciements économiques, et l'arrivée d'un promoteur immobilier avec ses projets pharaoniques semble la promesse de jours meilleurs. Le récit de cet homme solitaire et meurtri mais père aimé et attentif,  qui cherche, en se confiant au juge, à comprendre lui-même ce qui s'est passé, emporte le lecteur d'une traite jusqu'au surprenant épilogue.

 

 


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Violaine Bérot : Nue, sous la lune, Buchet-Chastel 2017

 

La narratrice de ce roman sculpte le bois avec talent mais elle est tombée dans les bras d'un homme, sculpteur lui aussi, et elle sacrifie ses possibilités créatrices au service de son œuvre à lui. Pour lui elle a tout abandonné, elle devient sa servante, et moins encore. Au début du roman, elle tente de s'enfuir très loin dans sa vieille voiture rouge en emportant ses « petites femmes de bois », ses « parleuses ».

 

Centré sur l'emprise amoureuse, mais aussi sur la sculpture du bois, ce texte est d'une intense et rare beauté.

 

 


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Jean-Luc Porquet : Lettre au dernier grand pingouin, Verticales 2016

 

Les seuls grands pingouins encore visibles aujourd'hui sont des spécimens empaillés.  Seul un rêveur combatif comme Jean-Luc Porquet pouvait se soucier aussi précisément du dernier d'entre eux, étranglé par un pêcheur islandais sur l'île d'Eldey le 3 juin 1844. Ce souci prend la forme d'une longue lettre discontinue, où il est question bien sûr des grands pingouins mais aussi des petits et des autres espèces, des tueries qui se poursuivent, de la biodiversité qui s'effondre, de l'espèce humaine et de la catastrophe en cours. Mais l'auteur n'est ni donneur de leçons ni gnan-gnan : lucide plutôt, solidement informé, drôle souvent et chaleureux. Ce n'est pas un roman, ce n'est pas un essai, ce sont des propos adressés  à un ami disparu. Excellent.

 

 


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Elena Ferrante : L'amie prodigieuse, Gallimard 2014

 

                           Le Nouveau Nom (2e vol. de L'amie prodigieuse), 2016

 

                           Celle qui fuit et celle qui reste (3e vol), 2017

 

 

 

Voici une saga romanesque addictive, écrit à bon droit un critique. Il est impossible en effet de se détacher de ce roman qui, à travers l'histoire d'une amitié, raconte celle d'un quartier de Naples, et même de l'Europe, depuis l'immédiat après-guerre jusqu'aux années de plomb.

 

L'amitié : celle de deux fillettes nées  à la fin de la guerre dans un quartier pauvre de Naples. Schématiquement : l'une est très douée et méchante, l'autre gentille et travaille bien en classe. Comme pour fuir la misère, l'une fait un riche mariage, l'autre de longues études. Elles sont très liées, mais s'éloignent ou se rapprochent, s'aiment et se haïssent, au gré des circonstances. Leur quartier se transforme, les luttes politiques l'agitent, le féminisme et les révoltes étudiantes modifient les mœurs.

 

Qu'importe si l'identité de l'auteur est énigmatique ! Un 4e vol. est à paraître, et nous sommes plusieurs à l'attendre impatiemment.

 


fleury-la-montagne

 

Leïla Slimani : Chanson douce, Gallimard 2016

 

Adam est mort. Mila va succomber : ainsi se termine le prologue. Autrement dit, le lecteur connaît, dès le début, la fin du roman : le meurtre de deux enfants par leur nounou. Cette manière d'écrire une  histoire peut paraître décevante, elle est au contraire subtile. En effet le lecteur n'a pas à se hâter pour savoir ce qui va arriver, dès le début il le sait ! Il peut donc lire en cherchant à comprendre pourquoi c'est arrivé. Et le suspense est là, dans l'histoire de la nounou et de ses jeunes employeurs ; qu'est-ce qui amène cette femme, énigmatique et blessée par sa vie, à tuer ces tout petits auxquels elle semblait attachée ? Très beau texte dont l'intérêt est à la fois sociologique, psychologique et littéraire !


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Sandrine Collette : Un vent de cendres, Denoël 2014 (livre de poche)

 

 

 

D'abord, un beau prologue bien sanglant : un accident de voiture, la passagère est décapitée, le lecteur ignore ce qu'il advient du conducteur et de l'autre passager. Puis  la suite, dix ans plus tard : vendanges dans un domaine de Champagne dont le propriétaire, reste invisible ; on le dit devenu fou depuis la mort de sa compagne dans ce terrible acci­dent ; le rescapé visible est défiguré et boiteux. Une histoire d'amour s'ébauche à peine entre lui et l'une des vendangeuses qui ressemble, comme une revenante, à la passagère morte. Le frère de la vendangeuse s'oppose à ce flirt, il disparaît mystérieusement. Ceux qui ont envie de connaître la suite n'ont plus qu'à lire le roman ! C'est un excellent scénario de film d'horreur avec sang, folie et suspense. Et pourtant, à la lecture : même pas peur !


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Christian Chavassieux : La vie volée de Martin Sourire, Phébus 2017.

 

Ce livre a été envoyé gracieusement par l'auteur à notre bibliothèque où il est souvent venu, une première fois pour présenter son cheminement d'écrivain, une autre pour s'entretenir avec Laurent Cachard, et où il  viendra le 9 juin à 18 h parler de ce dernier roman.

 

Dans la foule qui regarde passer la reine et son cortège, une pauvre femme tient dans ses bras un enfant aux yeux noirs et à l'inaltérable sourire. Ma­rie-Antoinette, en mal d'enfant, s'empare du petit en échange de quelques piécettes et l'emmène à Versailles. Bientôt la reine se lasse de l'enfant silencieux, qu'elle a prénommé Martin, et celui-ci devient vacher dans la ferme modèle construite dans l'immense parc du château. C'est le premier épisode.

 

Puis Martin quitte ce pays-ci et entre dans Paris, emporté par la foule grouillante et miséreuse, dans une symphonie d'odeurs, de bruits et de couleurs. Il travaille dans les cuisines du restaurant de Beauvilliers. Il rencontre sur son chemin Marianne. Tous deux trouvent un emploi chez un architecte visionnaire. C'est l'épisode heureux, amoureux et enthousiaste de la Révolution, le souffle du bonheur.

 

Dans le troisième épisode, « La grande sauvage », le citoyen Sourire, patriote et volontaire, a prêté serment à la République. Il est garde national à Paris jusqu'en 91. Puis dans l'armée, à Valmy, à Jemmapes, en Vendée enfin dans les colonnes infernales. Il revient détruit, et fait, en un long, magnifique et cruel monologue (un grand moment littéraire), le récit d'une frénésie meurtrière qui outrepassait les ordres de la République.

 

Ce n'est là qu'un piètre aperçu, la richesse de ce roman en rend le résumé impossible. Il est nourri d'une documentation abondante et précise, une documentation si bien assimilée par l'auteur que jamais elle ne pèse. L'histoire de Martin Sourire fait vivre l'Histoire dans une langue exacte et somptueuse. Le mouvement du récit, ses vagues puissantes, produisent un extraordinaire effet de réel et nous immergent dans la France en révolution. Peut-être ce grand roman nous amène-t-il aussi à chercher, considérant la  vie de Martin Sourire, comment la nôtre nous est volée ?

 


 

Richard Wagamese : Les étoiles s'éteignent à l'aube, Éd. Zoé 2016.

 

traduit de l'anglais par Christine Raguet.

 

L'auteur appartient à la nation amérindienne objiwé et vit en Colombie britannique. Les nations indiennes ont été détruites mais les montagnes leur ont survécu, et même, il reste encore des truites dans certains ruisseaux, des ours, des grouses, et des aubes magnifiques. C'est à travers ce pays encore en partie sauvage qu'a lieu la marche évoquée par le titre original, Medecine Walk (2015). Le jeune Franklin Starlight, a été élevé dans une ferme par un vieil homme, qui lui a appris à être un homme bon. Il est appelé un jour à conduire dans la montagne son véritable père, un Indien clochardisé, détruit par « la picole », qui veut être enterré comme un guerrier. Au cours du voyage, ce père a le cran de dire ce qu'il a toujours tu et le fils apprend ce qu'il a toujours désiré savoir. Le fils et le père sont plutôt taiseux mais font lentement connaissance en progressant vers le lieu qui servira de tombe au père, et petit à petit se dessine leur histoire. On est rien d'autre finalement. Que nos histoires.  Et c'est un très beau roman.

 


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Karin Brunk Holmqvist  : Aphrodite et vieilles dentelles, Mirobole éditions, 2016

 

trad. Du suédois, Potensgivarna, 2004, par Carine Bruy.

 

Aussi exquises que les vieilles dames de Frank Capra, les deux demoiselles Svensson, Elida et Tilda, continuent à habiter la maison de leurs parents dans un village de Suède où les maisons se transforment peu à peu en résidences secondaires; Elles continuent à tirer l'eau du puits, vont au cabinet au fond du jardin et se couchent tous les soirs à la même heure, dans la cui­sine parce que c'est la pièce la mieux chauffée. Mais l'arrivée d'un nouveau voisin, un bel homme sympathique, et de son chat, chamboulent cette fade routine et entraîne les deux de­moiselles dans un business ébouriffant et lucratif qui va leur permettre de s'offrir des toi­lettes intérieures. Les lecteurs se plaignent parfois de l'absence de romans drôles : eh bien, en voici un !


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Yasmina Khadra : Dieu n'habite pas La Havane, Julliard 2016

 

 Au cœur de ce roman palpite la vie, et la voix, d'un chanteur cubain, « Don Fuego », désœuvré après la fermeture du cabaret de La Havane où il charmait les touristes. Car il y a maintenant des touristes à Cuba, et toujours du rhum, et on sacrifie encore des poulets à Régla. C'est surtout la présence de la famille du chanteur, de son ami trompettiste, enfin de l'île elle-même et des Cubains, castristes ou pas, qui ont fait pour moi le charme de ce roman. Mais j'imagine que d'autres lecteurs s'attacheront plutôt à l'amour fou du chanteur à la queue de cheval pour une très belle, très énigmatique et finalement très dangereuse  jeune fille rousse.


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Rabih Alamedine : Les vies de papier, Les escales 2016

 

 

C'est l'histoire d'une vieille dame aux cheveux bleus, fort peu conventionnelle, qui n'a ni mari, ni enfant, ni religion. À vrai dire, un mari elle en a eu un, un « insecte impuissant », qui l'a répudiée mais lui a laissé un bel appartement. Elle refuse les contraintes que voudraient lui imposer sa famille et la société libanaise, passe son temps à traduire en arabe les œuvres de ses romanciers préférés et empile ses traductions dans des cartons. Ce personnage est magnifique et le roman, plein d'humour, est une déclaration d'amour à Beyrouth et à la littérature.

 


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Magyd Cherfi : Ma part de Gaulois, Actes Sud 2016

 

Il a été le parolier du groupe Zebda, puis il a chanté en solo. Il avait déjà publié deux livres chez Actes Sud (Livret de famille en 2004 et La Trempe en 2007) mais c'est Ma part de Gaulois qui lui vaut aujourd'hui un grand succès de librairie et une certaine notoriété. Magyd Cherfi, né en 1962 à Toulouse de parents d'origine kabyle, raconte l'année de ses 18 ans, l'année du bac. Lire, utiliser des adverbes, défendre les filles, écrire des poèmes, devenir français, c'est trahir ses amis d'enfance, se faire insulter, se sentir déchiré. Le récit est poignant, alerte, et  les dialogues sont truculents. On croirait presque que l'auteur a dix-huit ans mais Magyd Cherfi en a cinquante-quatre et il ne fait pas l'unanimité dans le quartier des Izards où il a grandi.

 

FLR

 


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Gaël Faye : Petit pays, Grasset 2016

 

Chanteur, rappeur, auteur-compositeur-interprète, Gaël Faye s'est risqué ici, avec succès, à l'écriture d'un roman. L'histoire se passe dans un quartier résidentiel de Bujumbura, au Burundi, entre 1992 et 1995 ; le narrateur, Gabriel, fils d'un père français et d'une mère rwandaise qui a fui les massacres, est un enfant heureux jusqu'à ce que la séparation de ses parents et la situation politique lui fassent découvrir qu'il est français, rwandais, et tutsi. Impossible d'échapper à l'Histoire ! Et Gabriel c'est Gaël avec, en plus, une conscience des rapports sociaux qu'enfant l'auteur n'avait pas encore aussi clairement ! Largement autobiographique en effet, ce roman a été en lice pour le prix Goncourt, lauréat du prix du Premier roman et du Goncourt des lycéens. Et c'est bien mérité car l'écriture est fluide et l'intérêt du sujet ne fait guère de doute !.


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Elizabeth George : Une avalanche de conséquences, Presses de la cité, 2016

 

traduction de A banquet of consequences (2015) par Isabelle Chapman.

 

 

 

Ceux qui aiment l'aristocrate inspecteur Linley et l'incontrôlable, la pittoresque et atta­chante Barbara Havers, se précipiteront sur ce nouveau polar d'É. George. Par un de ces hasards que permet la littérature, la mort apparemment naturelle d'une féministe célèbre donne lieu à une enquête, entre Cambridge et la campagne du Dorset au cours de la­quelle le lecteur découvre qu'un bien vilain secret de famille est le plus indétectable des poisons.


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Chigozie Obioma : Les pêcheurs, Éditions de l'Olivier 2016

 

traduit de l'anglais (Nigeria) par S. Chauvin

 

 Le narrateur et ses frères sont devenus des pêcheurs en 1996 lorsque leur père, employé de la Banque centrale du Nigeria, fut muté dans une ville du nord, laissant sa famille à Akure, où ils avaient toujours vécu ensemble. Ce père rêve que ses fils deviennent pilote, avocat, médecin, professeur mais, profitant de son absence, ils ferment leurs livres et s'en vont pêcher le long du fleuve interdit. Et c'est là qu'un jour ils rencontrent Abulu, un vieux fou dont la prophétie va détruire progressivement leur famille. Le récit de cette prédiction auto-réalisatrice découvre au lecteur une Afrique ambiguë où, malgré l'occidentalisation du monde, les traditions et les croyances ont la vie dure.

 

 


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Valentine Goby : Un paquebot dans les arbres, Actes Sud 2016.

 

Valentine Goby raconte ici une histoire déchirante, singulière, aux confins de la maladie et du plus grand amour. La maladie c'est la tuberculose, et le plus grand amour celui d'une petite fille qui aime aveuglément son père et lutte pour préserver sa famille. Quant au paquebot, c'est un sanatorium comme on en a construit dans les années 30. Nous avons un peu perdu de vue les ravages du bacille de Koch et la peur de cette contagion-là, les antibiotiques ont rendu inutiles les sanatoriums. C'est dans les ruines de celui où ont séjourné ses parents que l'héroïne du roman, Mathilde Blanc, se souvient de sa jeunesse : les années 50 et le début des années 60... Nous avons tendance à oublier aussi que tout le monde n'était pas alors protégé par la Sécurité Sociale et que la maladie pouvait entraîner la ruine d'une famille et sa dispersion. Cinquante ans après avoir touché sa première paie, Mathilde connaît encore, au centime près, le montant de ses premières cotisations, merveilleux mot, co-ti-sa-tions, qui fait  d'une visite chez le médecin un acte de routine et qui dissipe l'effroi de la ruine.  Inspiré d'une histoire familiale réelle, ce roman met en jeu sans s'y attarder des connaissances précises à la fois de la pneumologie, de l'histoire de la Sécurité sociale et même, à travers un des personnages, de la guerre d'Algérie. Bref s'embarquer dans ce beau roman  n'est  pas une vaine distraction.

 


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Encore un livre sur la Résistance, pourrait-on dire ! Pourtant n'hésitez pas à vous y plonger !

De nos jours, le héros est à la recherche de sa grand-mère, qu'il n'a pas connue et qui a disparu pendant l'Occupation, mais qu'il pense encore vivante. Avec lui on va remonter le temps et suivre le parcours des habitants de tout un village pendant cette période : amis, parents, réfugiés, avec leurs amours et leurs jalousies, et en toute fin comprendre le pourquoi de ce récit poignant.

 

Janine G.


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Il ne parle pas et n'a pas de nom. Au début de l'histoire il ne connaît que sa mère. Lorsqu'elle meurt, il prend la route, et part à la rencontre du monde : un petit village, puis un lutteur de foire, puis Emma, musicienne et grande amoureuse, puis la guerre, celle de 14-18, le grand massacre. Ce sont autant d'étapes de son parcours initiatique et chaque moment du récit est d'une richesse singulière, drôle, érotique parfois, grave souvent. Oui, c'est un immense roman..

FLR


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Dans un hôpital parisien où elle attend une insémination puis les résultats de celle-ci, la narratrice se souvient de son enfance iranienne, de sa nombreuse famille, sur trois générations, de l'époque du Shah, de la Révolution, du retour de Khomeini. Elle raconte son exil, sa désorientation et les cir­constances tumultueuses qui l'ont conduite dans cet hôpital où elle apprend finalement qu'elle... non, il ne faut pas dévoiler le dénouement ! C'est un roman sur l'Iran, la France, la filiation et, comme beaucoup de romans contemporains, un texte aussi disloqué que le cours de nos pensées.

 


 

 

Rolling nowhere, publié en 2001 aux États-Unis, était resté jusqu'ici inédit en France, et c'est bien dommage ! Car c'est un carnet de voyage aussi instructif qu'une étude sociologique et aussi capti­vant qu'un roman d'aventure. Ted Conover était encore étudiant en anthropologie lorsqu'il est parti sur les rails partager, pour la connaître, la vie des hobos, ces hommes sans domicile fixe qui,  depuis la Grande Dépression, voyageaient illégalement sur les trains de marchandises. Pendant quatre mois, au risque de s'y perdre, il a mené la vie clandestine de ces vagabonds, pourchassé comme eux par les bouledogues  (po­liciers du rail), aidé souvent par les équipes d'entretien, trouvant au hasard des trains des compagnons de ga­lère, partageant avec eux alcool, bagarres et vivres. Les hobos étaient déjà en voie de disparition au moment de la première publication de ce livre devenu aujourd'hui un véritable document historique.

 

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Parce qu'il était le plus jeune, ses frères avaient pris l'habitude de le poursuivre à cheval autour de la maison, quand la mère ne les voyait pas. Du « petit » ils font leur souffre-douleur et  le roman s'ouvre sur les souffrances subies et redoutées par cet enfant dans le huis clos de l'estancia familiale, en Patagonie. Ils sont cinq au début, les quatre fils et la mère. Ils sont cinq encore à la fin, mais ce ne sont plus les mêmes : il reste l'enfant, qui a grandi, son cheval et les trois chiens. Entre  le commencement du récit et le mot de la fin (Bon), se déroule une sorte de western argentin, avec les troupeaux, de vaches et de moutons, l'alcool, la violence et les longues chevauchées dans la steppe. Ce roman est aussi fascinant qu'un film d'aventure et son dénouement n'est pas sans rappeler celui du Trésor de la Sierra Madre

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Ce sont dix-sept nouvelles, dix-sept histoires d'amour, toutes différentes, toutes émouvantes, et d'une écriture si fluide que le lecteur la sent couler en lui comme une parole qui serait sienne.


 

Karen Viggers : LA MAISON DES HAUTES FALAISES,  Les Escales, 2016

Trad. de l'anglais (australien) The Stranding, 2008, par  Aude Carlier.

 

 

Ceux qui ont lu La mémoire des embruns publié par le même éditeur (Les Escales) en 2015 vont probablement se hâter de lire ce nouveau roman de Karen Viggers. L'océan ici encore est présent, avec ses marées, le rythme de ses vagues, sous l'éclat du soleil ou la lumière étrange de la lune. Et, dans l'océan, les baleines. Les baleines sont des personnages du roman tout comme les habitants de Merrigan, un village oublié des touristes, tout comme Lex Henderson, et Callista Benett. Ces deux êtres blessés s'affrontent et s'aiment (quel roman peut éviter une histoire d'amour ?) et aiment les baleines. L'auteur, vétérinaire, est en empathie avec la faune sauvage et, comme dans le roman précédent, la présence forte des éléments naturels contribue à la beauté du récit.

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Ceux qui aiment les récits débridés et jubilatoires de John Irving vont se régaler avec l'histoire de Juan Diego Guerrero. Au cours d'un voyage aux Philippines, cet écrivain américain célèbre, infirme et vieux, parcourt, à travers rêves et souvenirs, divers épisodes de sa vie, en particulier son enfance près de la décharge publique d'Oaxaca avec sa sœur Lupe qui aime les chiens et lit dans les pensées des gens. Ballotté d'hôtel en aéroport, il se souvient de la mort extraordinaire de sa mère, femme de ménage chez les Jésuites et prostituée, se remémore son adoption par un couple amoureux et extravagant. Il a le cœur malade et prend, ou néglige de prendre, des bêtabloquants et, accessoirement, du viagra. Le récit n'est pas linéaire, ce qui peut dérouter les lecteurs, et pourtant, c'est bien ainsi : le passé n'existe qu'au présent !

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Jean-Louis Fournier a raconté son père alcoolique ("Il a jamais tué personne mon papa", 1999), il a aussi raconté ses deux fils handicapés (« Où on va, papa ? » 2008), sa femme décédée (« Veuf », 2011) et sa fille (« La servante du Seigneur», 2013). Il lui restait à parler de sa mère qui lui manque toujours beaucoup. Et comme à ses yeux la meilleure façon de conserver quelqu'un c'est de le mettre dans un livre, il fait revivre ici cette femme discrète et affligée, sa mère.

D'entrée de jeu, le ton est donné : J'ai d'abord failli appeler mon livre « La mère est froide », puis j'ai eu des remords. Elle n'était pas seulement ça.(...) J'aurais pu l'appeler « Mère Courage » mais c'était déjà pris. Et puis je ne veux pas d'histoire avec les Allemands. 

Il fait donc revivre sa mère mais aussi sa propre enfance dans une alternance de souvenirs et de descriptions de photographies anciennes. Avec la distance que donne un certain humour. L'humour, bonne armure contre l'émotion.

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Parmi les manuscrits refusés conservés à la bibliothèque municipale de Crozon, une jeune éditrice talentueuse découvre un roman intitulé Les dernières heures d'une histoire d'amour et signé Henri Pick. Inhumé au cimetière de Crozon où, vivant, il était pizzaiolo, Henri Pick est-il vraiment l'auteur de ce roman ? Un critique littéraire déchu en doute. N'aurait-il pas été écrit par le bibliothécaire discret et amoureux de littérature qui a créé ce refuge pour des livres non publiés ? Le mystère qui entoure son auteur contribue au succès du roman. Celui de Foenkinos est mené comme une enquête ; léger et plein de suspense, il décrit de façon souvent amusante les effets de la notoriété, ou de son absence, sur les protagonistes de cette histoire.

 

 

 

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