Café-philo du 25 février 2016 : sommes-nous propriétaires de nous-mêmes ?

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Cette question a son origine dans la proclamation déconcertante d’un « niveleur » anglais (Overton, 1646) : « je suis moi parce que je suis propriétaire de ce moi ». Comment peut-on être à la fois propriétaire et propriété ? La propriété passe ordinairement pour un rapport entre quelqu'un et quelque chose, mais en réalité c'est un rapport entre des personnes à propos des choses. En effet une personne seule sur un îlot non répertorié posséderait cet îlot, c'est-à-dire en jouirait, sans en être propriétaire. En revanche, si arrive une autre personne, la question risque bien de se poser. S'il est plus fort, le nouveau venu peut déloger l'autre aussi longtemps qu'il n'y a pas entre eux de rapports de droit. La propriété suppose la reconnaissance mutuelle. « Ceci est à moi » signifie que ce n'est pas à toi, même si c'est toi qui en jouis en le louant, par exemple, à celui qui en est propriétaire.

Ici, la propriété n’étant pas une chose mais « nous», qu’est-ce qui, en nous, peut être objet de propriété ? Si l’on répond que c'est notre corps, ses produits, ses organes, on a identifié le corps et le moi. Mais je suis une  personne et, comme telle, titulaire de droits ; c’est cela que revendiquait Overton, la propriété naturelle de droits sur lesquels aucune autorité ne devrait empiéter. (C’est le début de l’expression du libéralisme proprement politique). La propriété, ici, est de nature politique, non économique.

Ce que nous appelons une personne n’est pas reconnu dans les rapports d’esclavage. En effet, pour le maître qui en est propriétaire, l’esclave est une chose qui peut être aliénée (donnée ou vendue). Le salariat moderne permet de dissocier, dans la personne, son identité civile et sa force de travail. Seul l’usage temporaire de celle-ci fait l’objet d’une transaction. Si je suis esclave, je ne suis pas propriétaire de moi-même ; si je suis salarié, je demeure propriétaire de moi-même et peux me vendre, pour un temps déterminé, au plus offrant. Il y a même, dans la période actuelle, une pression qui pousse des individus qui n’ont que leur force de travail à s’y réduire, et à vendre ponctuellement son usage sans garantie aucune de durée ni de protection. La transformation, parfois forcée et illégale, de salariés en auto-entrepreneurs, est l’avatar récent de la « propriété de soi-même »...

Mais n’y a-t-il que cette façon de comprendre la pensée d’Overton ? Si nous pensons qu’est notre propriété ce qui nous est propre, alors, même les choses dont nous sommes propriétaires ne nous sont pas absolument propres. En revanche, les compétences, les qualités que nous avons faites nôtres par l’étude, l’exercice, l’entraînement, le goût du perfectionnement, la recherche de l’excellence dans notre domaine, cela nous est vraiment propre. On ne peut nous le prendre – et nous ne pouvons pas l'aliéner ! C’est peut-être en ce meilleur sens que nous pouvons nous considérer comme propriétaires de nous-mêmes.

 

Prochain café-philo : jeudi 31 mars à  20 h., sur le thème : quelle est la valeur de la gratuité ?

 

 

Philippe et Françoise Le Roux